Lettre vagabonde - 18 décembre 2002

Les Jeux d'Hiver du Canada

 

Salut Urgel,

Autant te prévenir avant ton retour pour les Fêtes. Le paysage s’est transformé à Petite-Rivière-du-Loup. Willie, le propriétaire du Centre de ski du Mont Restigouche, s’est préparé en grand pour les Jeux d’Hiver du Canada. Il a relié ses deux montagnes en remplissant le ravin afin de créer une pente de 1,5 km pour le slalom géant.

Des flancs de montagnes éventrés, des crêtes rasées, des tonnes de terre et de pierres entassées sur des feuillus et des conifères anéantis. Ça vide un regard contemplatif je t’assure. On a dû installer un nouveau remonte-pente. Une route fut construite pour transporter le matériel. On s’affaire, on s’exécute, on fonce à coups de détermination et de subventions. Et vlan par ci, vlan par là. Les machines abattent des milliers d’arbres, installent des câbles sur des piliers d’acier. Ça ressemble à des chemins de village sans village. Les ouvriers ont même construit un pont.

Histoire de ne pas me laisser avoir par la faiblesse, j’ai transformé ma déception en nouveau défi : réussir le slalom géant en un temps record. Les autres athlètes ne sont pas arrivés encore. D’ailleurs je suis seule à monter la pente. En moins d’une heure, j’atteins le sommet. En plus, je m’étais arrêtée cette fois-là pour admirer trois chevreuils immobiles au milieu de la montée. Ils m’inspectaient du regard sans se laisser impressionner. Les chevreuils verront de plus nobles exploits quand les skieurs dévaleront la pente à toute vitesse.

Te souviens-tu Urgel de la vue prenante au sommet ? On y arrivait par l’étroit sentier qui se faufilait respectueusement à travers la forêt. C’est changé. On dirait que de monstrueuses machines ont dévalé une pente pour remonter le versant d’en face. Mon regard s’est figé sur une brèche d’un demi-kilomètre traversant le flanc ouest. Des arbres y sont allongés tels des cadavres abandonnés sur un champs de bataille. Sur ce désert, une maison. Le propriétaire se vante d’une belle vue depuis qu’il n’a plus rien à voir.

Pour redescendre, je me hasarde en zigzaguant dans la côte abrupte et accidentée du nouveau remonte-pente. Les ouvriers du pont en bas m’ont prise de loin pour un fou en béquilles. Je ne chausse pas de skis mais pour sauver mon honneur et tous mes membres, j’utilise des bâtons quand même. Les ouvriers crient au danger et me font des remontrances. Un ours m’avait suivi durant plus de 60 secondes affirment-ils. De ces temps-ci, on dit que les ours viennent nous bouffer sur notre propre territoire. Là, c’était moi qui frôlais drôlement leur assiette.

Dans toute la région de Campbellton-Bathurst, on ne parle que de retombées économiques chiffrées à des millions de dollars grâce aux Jeux d’Hiver du Canada. Personne ne mentionne tout ce qui a dû tomber pour cela. Je suis témoin que d’une infime partie des forêts et des terres dévastées.

Les travaux s’achèvent. Les machines se sont tues. Les ours laisseront la pente aux slalomeurs et moi en paix. Ils roupilleront leur blanche saison. Quant à moi, je reluque déjà du côté de la Réserve amérindienne. Là, il n’y a pas eu de coupes à blanc encore.

D’autres sentiers nous attendent Urgel. N’oublie pas tes raquettes. J’apporterai dans le sac à dos « Le Bruit de la neige » de Gilles Lapouge. Nous écouterons silence de neige, bouts de vent, les yeux plongés dans les portées d’ombres et de lumières. Sur la montagne à Willie, l’athlète fera hurler la neige, fendra le vent et il n’aura d’yeux que pour la ligne d’arrivée.

Je t’embrasse,

Alvina

 

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