Lettre vagabonde - 30 octobre 2002

Une randonnée

Une randonnée

 

Salut Urgel,

J’arrive d’une randonnée de quelques jours dans les fabuleux sentiers des Appalaches avec trois autres marcheuses. Les sorties de filles ne sont plus ce qu’elles étaient, tu me diras. Munies de notre Saint-Frusquin, on se rend à Saint-André de Restigouche. Notre destination : le Canyon Clark et le refuge qui le surplombe, Le Corbeau. Un poids de plus de 10 kg dans les sacs à dos réveille toute l’artillerie de muscles, surtout chez Thérèse qui entreprend sa première longue randonnée. Il faut dire que les muscles de certaines de la troupe s’agitent depuis plus d’un demi-siècle.

Chacune possède son talisman. Lilianne porte un remède de Chrétien contre les ours : une bonbonne de poivre de Cayenne dans une poche latérale. Elle est prête pour les urgences. Serait-elle d’Ottawa ? Thérèse et Lilianne font tinter à leur ceinture une clochette comme si elles voulaient « caller » le Père Noël en même temps que les chasseurs sont à « caller » désespérément l’orignal.

À la queue leu leu, nous avançons sous une froidure de vent et de soleil paresseux. Les bottes enroulent les feuilles, frictionnent les racines et pressent les pierres. Des écureuils nous lancent une chanson «cacahuèteuse». Le jour sent bon le long de l’étroit sentier qui surplombe le ruisseau frissonnant. Graduellement, la montée nous réchauffe et nous ralentit. Le corps se décarcasse.

Le premier obstacle, une énorme épinette noire, entortille Thérèse dans ses tentacules. Elle trébuche et la voilà coincée de tout son long sous le monstre. À peine réussit-elle à se sortir de là que des toussotements et des éternuements tonitruants nous parviennent de plus haut dans le sentier. Nos amies ont sûrement un problème. On accélère pour rattraper nos marcheuses pliées en deux, toussant à qui mieux mieux. La bonbonne est tombée sur un bout de branche qui l’a perforée. Un nuage de poivre de Cayenne digne d’une attaque d’un policier « canaillen » nous arrache des toux et des larmes. Nous réparons les dégâts et hop, fuyons les lieux le souffle au galop tels des manifestants pourchassés.

En après-midi, le refuge « Le Corbeau » nous accueille à quelques mètres du Canyon Clark. Le jour descend et avec lui une neige si fine qu’on ne la voit pas tomber. Elle est là en suspens comme la brume à l’aube. Isolées, à plus de dix kilomètres du monde habité, on se gave d’une scène de précipices, de montagnes et de silence. De silence surtout. Débarassées de nos sacs à dos, nous gambadons telle la chèvre de Monsieur Séguin dans le sentier du ravin jusqu’à la brunante. Nicole et moi entreprenons une dernière tournée nuitale dans la neige bleutée. La lueur des bougies perce le soir par l’œil de la fenêtre et nous ramène vers le refuge.

On s’installe en un double intérieur autour de la table, à lire ou à écrire. C’est magique. Tu te souviens Urgel, un soir, à trois dans un refuge des Chics-chocs, la magie des bougies éclairant ma lecture «Le monde sur le flanc de la truite» de Robert Lalonde ? J’avais découvert cette magnifique phrase : «À partir du moment où l’on cesse d’inventer le monde, être mort ou vivant, c’est presque la même chose…» Laisse-moi te dire que Le Corbeau , de refuge redevient oiseau. Des envolées de rêves au-dessus du calme et du silence, dans le vide et l’absence, ça remplit l’âme de pure sensibilité. Le corps s’installe en une légèreté libérée de toute contrainte.

On prépare le repas que l’on savoure en conversant et en riant. Thérèse n’a pas réussi à changer l’eau en vin. Mais, c’est tout comme, à cause de l’ambiance. Puis on gagne notre paillasse en lançant des Bonne nuit et beaux rêves.

Soudain, de la noirceur et du silence, surgit de partout un bruit sourd qui se cherche un nom. Des caleçons blanc, gris et noir se mettent à circuler en un ballet nocturne d’une fenêtre à l’autre. Un ours ! Non non. Un orignal ? Ça se pourrait. La nuit craque. Son grand bras enneigé glisse du toit de tôle juste devant la fenêtre avant de percuter le sol. Ça a fait un boum mat comme du temps qui tombe. Dès que la chose fut nommée, nous retournons au lit.

Le lendemain un nouveau sentier nous attend. Lilianne s’exclame que la neige est recouverte de pépites de bronze. Les feuilles se reposent là, immobiles. Les orignaux ont laissé ici leurs pistes fraîches, loin des chasseurs. Des perdrix nous suivent de très près et reconnaissent en nous des êtres inoffensifs. Thérèse trouve son sac à dos de plus en plus lourd. Nicole fonce malgré ses pieds mouillés. Quand on arrive au chemin forestier, Marie-Claire nous attend. C’est Thérèse qui est ravie de la revoir.

Dans un récit de voyage, Nicolas Bouvier écrit : « On croit faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait ». Je t’assure que cette expédition dans le sentier des Appalaches nous stimule à entreprendre encore et encore d’audacieux projets. Nous sommes bel et bien vivantes.

Vas-y Urgel, invite tes amis à parcourir les sentiers des Appalaches. Il y a plus de 600 km de sentiers, juste en Gaspésie. Peux-tu accompagner ta prochaine missive de « Éloge de la marche » de David LeBreton ? Je le prêterais à Thérèse.

Amitiés,

Alvina

 

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