Lettre vagabonde - 6 novembre 2002

Le bénévolat

 

Chère Mme Tapostola,

Je vous en prie, ne me retournez plus ce sondage sur le bénévolat intitulé : « Que faites-vous de votre temps ? » Vous dites me connaître assez pour savoir que je dois occuper plus d’heures semaine au bénévolat que ce que j’y ai inscrit sur le formulaire. Sachez que les heures que nous passons ensemble mon ami de 96 ans et moi, ce n’est pas une action bénévole. S’il avait 49 ans, le doute ne vous aurait jamais effleurée. Ça me rappelle un incident. Tous les jeudis depuis 5 ans, Lucille et son amie Nicole vont dîner au restaurant le jeudi. Depuis la fracture au bras de Nicole, Lucille l’amène dîner au restaurant au lieu de l’accompagner et accumule ainsi deux heures de bénévolat. Il fut une époque où l’on accumulait des indulgences comme ça.

Quand rendre visite à son père de 80 ans s’appelle du bénévolat, je crains que bientôt les jeunes mères déclarent en faire autant en accueillant leurs enfants à la sortie de l’école ou de la garderie.

J’ai rencontré votre cousine Élizabeth l’autre jour. Quand je lui ai demandé : « Comment ça va ? », elle m’a répondu : « Avec le bénévolat, je suis plus occupée que lorsque je travaillais ». Raymond qui l’accompagnait, a déclaré qu’il était si occupé depuis sa retraite qu’il ne pouvait même pas faire de bénévolat. Élizabeth ne travaille plus dans son métier. Elle travaille dans tous les métiers, même ceux des autres, avec l’acharnement d’un nouvel adepte d’une secte religieuse.

N’existons-nous que par l’action ? Dès qu’on quitte son travail, des organismes nous recrutent comme on recrutait autrefois les soldats. Tous les arguments sont réfutés par ce constat : « Voyons, tu ne travailles plus, tu n’as rien à faire, donne-nous de ton temps, viens faire du bénévolat. Notre organisme manque de personnel. » Mais il en manque partout du personnel Mme Tapostola. C’est pourquoi trop de gens qui travaillent travaillent trop.

Pourquoi mon temps devrait-il être encadré, institutionnalisé, mesuré, compté, pris en charge, retenu dans un agenda, distribué et réparti ? Surtout, pourquoi mon temps devrait-il être reconstitué en heures de travail tout bénévolement ? « Il faut être productif » que vous me répondrez. Nenni. Vous m’assurez qu’on peut se faire un nom comme ça. Mais j’en ai un déjà, je le garde et tente même de le sauvegarder Mme Tapostola. Si vous voulez quelque petit rajout au votre, c’est votre affaire.

Avant 1978, le mot « bénévolat » n’existait pas dans mes Larousse, Quillet et Robert. Il est apparu en 1984 avec la définition suivante : service assuré par une personne qui n’est pas rémunérée. Dès qu’on lui a donné un nom, il s’est mis à proliférer comme une bactérie. Croyez-moi, j’admire et je respecte les personnes bénévoles, ces gens généreux, désintéressés et disponibles, aux gestes gratuits et sincères. Ils le seraient malgré le bénévolat.

Je connais une personne qui donne sa chemise au quotidien mais à qui l’on reproche le manque d’action bénévole. L’infrastructure sociale et politique s’est emparée de la chose. Il existe même des assurances pour les organismes bénévoles, le saviez-vous ?

Est-ce que votre mari prend du mieux ? Quelle chance que vos amis vous donnent un coup de main ! Vous lui souhaiterez un prompt rétablissement de ma part. En passant, voici une suggestion de livre qui lui remontera le moral. C’est « L’art de ne pas travailler » de Ernie Zelinski. Un magnifique traité d’oisiveté à l’usage des surmenés, des retraités et des sans-emploi.

Sur ce, je vous retourne le questionnaire. Voyez, j’ai inscrit 10h/sem. à l’item « activité culturelle bénévole ». À la case amis et famille, je laisse un blanc. Je ne veux pas d’un autre nom pour aimer.

Je demeure en toute bénévolence.

Alvina

 

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