Lettre vagabonde – 10 septembre 2003

Une place au cimetière

 

 

 Cher Urgel,

Tout récemment, je te parlais du passage du temps dans nos vies et du passage de la vie dans le temps. Je crois qu’il est bon de retrouver la trace du passage des gens qui  nous ont précédés sur terre. Si on érige tant de somptueux monuments aux soi-disant grands hommes, pourquoi pas un minime espace attribué à tout un chacun.

 Ça te paraît peut-être étrange, mais au cours de mes voyages, je visite souvent les cimetières. En France, ceux des gitans m’ont particulièrement impressionnée. Les morts semblent bien entourés et fréquemment visités d’après les objets qui s’y trouvaient. Certains lots possédaient une minuscule chapelle vitrée où se retrouvaient lettres, bijoux, fleurs et des tas de photos du disparu.

 À Saint-Pierre et Miquelon, des monuments surélevés au-dessus du roc servent de fosses familiales. Par une porte étroite, on pouvait apercevoir une demi-douzaine de cercueils superposés contre deux murs à l’intérieur. Les rochers recouvrent l’île et creuser s’avère quasi impossible.

 Lors de mon voyage à Terre-Neuve, c’est un cimetière agrippé au flanc d’une colline qui m’accueillit à l’entrée du traversier dans le havre. Toutes ces pierres et ces croix blanches debout, penchées ou écroulées donnaient le pouls de l’île. Il faut dire que c’est sur les îles que me sont apparus les cimetières les plus différents, les plus originaux. Terre-Neuve est de roche. Les Appalaches parcourent les lieux et s’égrènent en rochers, falaises et rocs au passage.

 Comment enterrer les morts alors? On profite de lots de terre friable aux abords des routes pour enclaver une vingtaine de pierres tombales, blanches pour la plupart. Ces cimetières appartiennent aux villages côtiers qui en sont fort éloignés. Des cimetières sont ainsi éparpillés le long des routes, parfois dans les villages. Les plus anciens dominent les falaises ou les collines au bord de la mer. Jamais trace de mort ne m’est apparu aussi solidement ancrée dans la terre comme dans le roc, dans les mœurs comme dans la vie des habitants.

 À Brigus South où ne subsiste qu’une douzaine de maisons autour d’un barachois, un cimetière datant de la fin du XVIIIe siècle est dignement entretenu par les résidants. Ce sont de vieilles pierres grises enfoncées dans le sol qui marquent le passage des êtres sur cette terre. Toute écriture s’est effritée sous l’érosion. Anciennement on ensevelissait autant que possible. La mer a pris des milliers de dépouilles lors des nombreux naufrages pêcheurs et de marins autour des côtes. Ne trouves-tu pas étrange Urgel, que maintenant, on jette les cendres des défunts soit à la mer ou bien au gré du vent sans marque tangible de leur passage sur terre?

 Ainsi s’éparpillent leurs souvenirs dans les particules de la mémoire. Ils s’envolent à moins d’une génération tels les cendres au vent. Une autre façon de prendre la poudre d’escampette devant la mort. Comme l’exprime Pierre Bertrand :

 

                        « De tous les événements, celui de la mort est le plus opposé à

tout sens humain. »

 Il reste que les cimetières continuent de me raconter la vie. Les noms de famille qui y sont gravés, les dates de naissance et de morts sont autant d’information sur les époques révolues que sur les événements de la société actuelle. Les pierres tombales ce sont les timbres accolés aux enveloppes du temps.

 Et toi Urgel, as-tu visité le cimetière de La Pocatière? Tu devrais. C’est une histoire à décoder sous l’apparence d’une minuscule enclave d’éternité.

 Une réflexion de Pierre Bertrand avant de te quitter :

 

                        « La mort est la joie très concrète, irréfutable et très abstraite,

 impossible.  Elle s’immisce dans la vie, mais tant que celle-ci

est, la mort n’est pas. »

 

Amitiés,

 Alvina

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