Lettre vagabonde - 15 janvier 2003

Fausse compagnie

 

Salut Urgel,

J’écoutais récemment une émission radiophonique à laquelle participaient trois jeunes hommes entre 20 et 25 ans. Le sujet portait entre autres sur le rôle des jeunes hommes dans la société. Deux participants se sont surtout plaints du rôle que ne jouait plus la femme. Leur rôle est demeuré une énigme. L’homme de 25 ans affirmait d’un ton papal infaillible, avec conviction que tous les hommes veulent s’affaisser dans un fauteuil au retour du travail tandis que la gentille épouse attentionnée concocte un repas délicieux qu’elle servira sur un plateau de bonheur. Il ne fait pas la distinction entre une conjointe et un bon service de traiteur celui-là. Et vive la compagnie ! Mais non la compagne.

J’aurais aimé que tu sois convié à cette table ronde Urgel. Quand je pense que tu as élevé tes six enfants seul durant plusieurs années et cela sans service de traiteur ! Quelle perle rare tu es ! Disons que je ne m’attarderai pas à dénoncer les propos égocentriques de ces jeunes hommes. Je ne relèverai pas non plus la faiblesse de l’animatrice qui pose ses réponses avant de formuler ses questions.

Par contre, je fus touchée par les propos du plus jeune intervenant sur son enfance. Une souffrance perdure au creux d’un excès de solitude. Peu importe les raisons, les enfants sont souvent marqués par les longues absences des parents du foyer. Ça devient une maison étrangère et étrange.

Combien de jeunes insèrent la clef dans la serrure d’une maison vide à leur retour de l’école ? Tel un célibataire endurci, l’enfant s’engouffre dans sa chambre garnie : téléphone, téléviseur, ordinateur. Il se saisit d’un repas congelé qu’il flanque dans le micro-onde. Il ne passe plus à table depuis qu’il passe tout son temps dans sa garçonnière. Ses doigts circulent de l’assiette au clavier ; ses yeux vagabondent d’un écran à l’autre en quête de compagnie. Le soutien matériel en abondance. Une vie d’adulte quoi !

Et l’enfance, où est-elle passée ? L’enfance qui se perd trop vite et trop tôt. Au comportement adulte s’allient les responsabilités et les problèmes. Il reçoit tout en abondance et la solitude en surabondance même. Déjà que l’atmosphère serait malsaine à tout âge. La solitude dépare les jeunes de l’insouciance et de l’imaginaire de l’enfance. Comme dirait ce jeune à la radio : « C’est la télévision qui m’a élevé. » Il y est allé un peu fort peut-être. Il reste que le jeune mène une vie d’adulte dans son corps d’enfant.

Les couples qui font carrière, qui font des affaires et qui osent en plus faire des enfants sont affublés de double et triple responsabilités sans droit ni privilège. Une société sensibilisée et assurée d’offrir une grande place aux enfants se doit d’offrir aux parents des alternatives dans l’organisation du travail à l’extérieur. À quand la place à la famille ? Assurer un soutien affectif à l’enfant, c’est lui assurer la présence de ses parents.

Et si le progrès c’était améliorer la qualité de vie ? Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas les heureux bénéficiaires du progrès humanitaire ?

Urgel, je transpose en plaidoirie ce qui se voulait une communication épistolaire. Pardonne-moi, je me laisse emporter quand ça concerne les enfants. Je te quitte en te laissant une citation de David Elkind : « Mais les enfants qui entendent, se comportent et ressemblent aux adultes, se sentent et pensent encore comme des enfants. »

Cache-toi les oreilles. La froidure surpasse tout entendement.

Amitiés,

Alvina

 

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