Lettre vagabonde – 16 avril 2003

Provigo + progrès = pro frigo

 

Salut Urgel,

Le marché Provigo vient de rénover, de se donner un nouveau visage. Et quel visage! Assez audacieux pour changer le mien si je n’y prends pas garde. Il s’est doté d’un visage de glace, d’une stature de iceberg aux allures nordiques. D’énormes congélateurs longent les murs. Dans ces congélateurs, des contenants au contenu douteux. Des aliments surgelés, transformés à outrance, aseptisés, pleins d’additifs, de saveurs et de couleurs artificielles s’y entassent. Des aliments momifiés en plus tant la période de conservation est prolongée. Ça pourrait regarnir les sarcophages dévalisés des tombeaux égyptiens et aztèques.

On ne voit plus les aliments. Que des boîtes et des boîtes. On a  pris les aliments en photos. Elles n’ont rien à voir avec l’apparence originelle. Une pelote fauve hérissée contient du poisson, de la volaille ou du bétail. D’ailleurs tout est en boules ou en cylindres. Une forme uniforme quoi.

Le marché Provigo emboîte de plus en plus, même le pas. Compétition, production et bénéfices est la devise de ces gros qui mangent les petits tandis que nous mangeons si mal.

Provigo conserve sa boulangerie bien sûr et ce avec une plus grande variété de produits. Du pain frais maison, en veux-tu en v’là. La pâte pétrie par des machines en lointaine région a subi plus que la quarantaine dans des entrepôts frigorifiés avant de finir dans les fours du marché. Là aussi, se retrouve la forme parfaite. « Ça arrive de même » me disait la boulangère. Sur les tablettes sont alignés les petits français, italiens, grecs, allemands, sans distinction de race ni de couleur. Au moins on n’est pas raciste. Tous se vendent au même prix.

Une autre grande innovation attire l’œil et saisit la narine : la rôtisserie. Au-dessus du comptoir, c’est écrit « Repas sur le pouce. » Les boîtes sont extirpées du congélateur puis passées au bûcher. Les aliments ont été aspergés au préalable selon le rituel graisseux du dieu Kol Estérol. Voilà une fameuse nourriture qui a su résister à l’assaut de tous les éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu. L’air glacière en plus. Ce n’est pas rien. Mais cela a du goût, du goût de ketchup, de moutarde, de sauce barbecue, de sauce hollandaise ou thaïlandaise, de vinaigrette romaine, française ou italienne et quoi encore. C’est drôlement économique. Plus besoin d’acheter tous ces pots-là. C’est compris dans le prix de surcroît. Tout le pedigree est écrit sur la boîte en un seul long paragraphe. Juste pour te dire Urgel, j’ai lu à la onzième ligne sur l’emballage du riz frit « Peut contenir des noix. »  Les oiseaux pourraient être nourris avec ça.

Le tout nouveau marché Provigo peut transformer tes habitudes de vie. Dorénavant, tu peux éviter les attentes chez MacDonald, Harvey’s, Mike’s, Burger King et même Kentucky et Dixie Lee. On a tout prévu. On a scellé ces produits dans de belles boîtes juste pour toi. Quel choix! Équipe-toi de quelques congélateurs et tu sauveras même des pas. Imagine ton mini Provigo chez toi.

Aliments mondialisés. Les goûts aussi. Nourriture génétiquement modifiée, artificiellement assaisonnée et universellement distribuée. Un aliment cultivé en Afrique, transformé en Asie, empaqueté en Amérique du Sud, cuit aux Etats-Unis et vendu au Canada des mois plus tard. À l’aide du micro-ondes, tu expédies le tout du congélateur à l’assiette quasi instantanément. Ça c’est du progrès.

À force de s’alimenter dans des marchés comme Provigo, on contribue également à l’expansion des multinationales des produits pharmaceutiques. Ça prend un stock de médicaments pour digérer tout ça et pour contrecarrer les effets néfastes.

L’écrivain américain, Henry Miller dénonçait déjà dans les années quarante la mauvaise alimentation en Amérique, en énumérant ainsi les conséquences : « mauvaises dents, indigestion, constipation, mauvaise haleine, famine sexuelle, maladies et accidents, table d’opération, membres artificiels, lunettes, calvitie, troubles des reins et de la vessie, névrose, psychose, schizophrénie, guerre et famine. » J’y ajouterais l’embonpoint, l’obésité, la lassitude et la fatigue chronique. À se gaver comme des oies, on a le foie gras et tout ce qui s’ensuit.

Sais-tu quoi? Il y a maintenant du basilic et de l’origan frais chez Provigo. Auparavant, il y avait uniquement le persil. Et ça ne peut pas contenir de noix je crois. Il faut y voir aussi les avantages de s’approvisionner chez Provigo hein Urgel?

Quand tu viendras, je te ferai goûter à mes nouveaux plats. Au Salon du Livre d’Edmundston, je me suis acheté deux livres de recettes, « La cuisine italienne » et « Les salades ». Prépare ton fin palais.

 Amitiés,

 Alvina

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