Lettre vagabonde - 18 juin 2003

La poésie

 

Cher Urgel,

Tu me disais avoir du mal parfois à lire de la poésie. Ce commentaire revient dans la bouche de plusieurs. On la prend pour un genre à part, mystérieux, énigmatique, abstrait et hermétique. N’aurions-nous pas un quelconque complexe, une certaine crainte face aux vers ? Qu’est-ce qui provoque autant de réticence à lire un poème ? Pourtant la poésie répond au besoin de se recréer un monde. Elle permet de dire et se dire autrement. Paul Chanel Malenfant dirait « une pulsion de vie.» Une pulsion de vie à laisser éclater.

Je crois que les gens craignent le pouvoir des vers. Ils se méfient de sa magie. Pourtant chacun a écrit des vers au cours de son existence. C’est le genre littéraire qui surgit le plus souvent sous la plume. Les enfants chantent et dansent leurs poèmes. Les adolescents y libèrent leur explosion de joie et leur peine profonde. Devenons-nous trop rationnels en devenant adultes ? Sommes-nous insensibilisés par des abus de raisonnement ? Et si on s’arrêtait pour réfléchir, ressentir et vibrer ? Pourquoi ne pas aller chercher dans la poésie notre sensitivité, l’essentiel de nous ?

La poésie s’adresse aux sens, les affecte et les stimule. Il y a plus de musique que de savoir dans un poème. Les connaissances se métamorphosent en révélations. Ce n’est pas tant ce qui fait le poème qui compte que ce que le poème fait de nous. Tu te souviens que l’auteur Robert Lalonde conseillait de regarder longuement afin de voir véritablement. Le poème possède une subtilité qui se dégage d’un regard profond et persistant. Pour capter le sens, il est essentiel d’être à l’écoute. Quand je veux reconnaître un oiseau par son chant, je m’arrête, je tends l’oreille. Lorsque je veux saisir le sens d’un poème, je le laisse lentement défiler sous mes yeux. Je lui donne une chance de m’émouvoir.

Il n’y a pas d’âge pour lire ou écrire des poèmes. La poésie permet de survivre aux pires atrocités. L’auteur Jorge Semprun sortit vivant des camps de concentration nazis grâce à un poème de René Char sur la liberté. Ils sont rares en librairie les recueils de poésie. J’ai cherché longtemps les œuvres de René Char et de Marie Uguay. Ça ne se vend pas que disent les libraires. Pourquoi laisser tous ces mots faire naufrage au lieu d’apporter vie aux sens? Pourtant elle vit la poésie. Le Festival de poésie de Trois-Rivières rassemble à chaque automne une foule dans les cafés, les restaurants et les bars. Le poète clame ses vers tandis que tu bois dans le tien. Des soirées de poésie et des nuits de poésie se pointent dans les petits villages autant que dans les grandes villes. Prends la peine de te rendre au Festival de poésie à Caraquet. Des mers de mots y font des vagues.

Parmi mes premiers poètes coup de cœur, il y eut Charles Baudelaire et Emily Dickinson. Après ce fut Rimbaud. Puis j’ai découvert Jacques Prévert. Ce dernier a vendu 400 000 exemplaires d’un de ses recueils de poèmes. Mon engouement pour lui était partagé, c’est certain. Dans la dernière décennie, j’ai découvert des poètes acadiens et québécois comme Serge Patrice Thibodeau, Sylvain Rivière et Louise Desjardins. Je relis avec bonheur Paul Chanel Malenfant, José Acquelin et Madeleine Gagnon. J’ai plus de trois cents recueils à grapiller quand le cœur en demande. Le poète est là, à me tendre des vers, à verser dans mes émotions l’intensité de ses sentiments. On se recueille ensemble.

Voici quelques bribes de poésie que j’aime et qui me touche. Laisse-moi partager le plaisir des mots avec toi Urgel.

« Mon père me regarde
En pointe d’épingle

Ses yeux silex
Me coupant les ailes

Le silence scellé entre nous
Sur un pied de guerre

Ma mère nous sert une soupe
Tomate et alphabet

Tête baissée
Nous ingurgitons nos lettres rouges

Tous ces mots en vrac
Dans nos estomacs »

Louise Desjardins
Ni vu ni connu

Déjeuner du matin
Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il s’est levé
Il a mis son chapeau sur sa tête
Il a mis son manteau de pluie
Parce qu’il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi j’ai pris
Ma tête dans ma main
Et j’ai pleuré.

Jacques Prévert

Il y avait le poids du sang à ton poignet.
L’éclat de nuit dans le verre fumé.
Un signet dans le livre.
Une chemise qui te ressemble
Sur la chaise d’osier
Ton prénom de colombe.
Tes traits tirés au petit jour

Nature morte.

Avant que la nuit entre nous
jette un froid,
avant que le nom de Dieu
commence à se défaire.

Paul Chanel Malenfant
(Des ombres portées)

Les poètes sont souvent les premiers à disparaître, avec les journalistes, dans les dictatures. La force de leurs mots peut soulever une nation entière, donner l’espoir et une vision nouvelle. Voilà pourquoi José Acquelin écrit ce vers dont les mots révèlent l’essence même du poème ainsi que l’essentiel.

« Ce n’est pas ce que renferme un livre qui compte, c’est ce qui s’en échappe, ce qui nous échappe et qui fait
qu’on y revient. »

Sur ce, je te souhaite des lectures poétiques à petites doses pour commencer. Tu verras que tu ne pourras plus t’en passer.

Poétiquement,

Alvina

                       

 

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