Lettre vagabonde – 26 mars 2003

Intolérance

 

Cher Urgel,

C’est le grand ménage du printemps. J’ai trouvé dans le fond d’une vieille boîte, un «Atlas-Géographie de la Province de Québec et du Canada », édition 1944. Ce manuel a été rédigé par les Frères Maristes et approuvé par le Comité Catholique du conseil de l’instruction publique et de la Commission scolaire de Montréal. Ce livre scolaire s’adressait aux élèves de 7e et 8e années.

J’ignore où j’ai déniché ce bouquin. Il contient des renseignements assez dérangeants. Je me suis dit qu’on devait penser différemment un demi-siècle passé. En scrutant de plus près, j’ai découvert que certaines tendances se sont maintenues. À l’aide des œillères d’ignorance et d’intolérance des historiens, les politiciens ont su utiliser le système politique à leurs seuls intérêts.

Je viens partager avec toi des renseignements relevés au premier chapitre. Voici textuellement des bribes du manuel « Atlas-Géographie. »

Races : Tous les hommes descendent d’Adam et d’Ève. L’Asie fut le berceau du genre humain. Après la dispersion, les hommes quittèrent le pays de la tour de Babel et s’étendirent sur l’univers. Le climat, la nourriture et le genre de vie les changèrent peu à peu. Aujourd’hui, on distingue trois races principales : la race blanche, la race jaune et la race noire.

La race blanche a la peau blanche et rosée; elle domine presque toutes les parties du monde mais elle habite surtout l’Europe et l’Amérique. C’est la race la plus civilisée.

La race jaune a le teint jaunâtre, les yeux en forme d’amande, la barbe raide et rare. Elle comprend surtout les Chinois et les Japonais.

La race noire a la peau plus ou moins noire, les lèvres épaisses et les cheveux crépus. C’est la plus arriérée. Elle peuple surtout l’Afrique et l’Océanie. »

En annexe, en caractère minuscule, la note suivante a été ajoutée :

« La race rouge ou américaine a le teint cuivré. Elle peuplait autrefois le continent, mais elle disparaît peu à peu et se confond avec la race blanche en prenant ses habitudes. »

Ne trouves-tu pas que c’était une façon simpliste de différencier les (races) et de réduire le degré d’intelligence de celles des noires et des jaunes pour assurer la suprématie des blanc rosé? Et ce n’est pas tout. La suite du premier chapitre aborde les religions.

« Quatre grandes religions se partagent l’univers : le judaïsme, le christianisme, le mahométisme et le paganisme.

Le judaïsme est la religion des Juifs qui attendent encore le Messie.

Le mahométisme est un mélange grossier de pratiques chrétiennes, juives et païennes.

Le paganisme consiste à adorer les idoles. Malgré les efforts des missionnaires, il y a encore dans le monde 900. 000. 000 de païens.

Le christianisme est la doctrine de Jésus-Christ. La religion catholique compte 400. 000. 000 de fidèles répandus dans tout l’univers et chaque jour les missionnaires lui gagnent de nouvelles âmes. L’œuvre de la propagation de la foi établie dans le monde entier a pour but, par la prière et par l’aumône, d’aider les missionnaires à convertir les infidèles. »

Après 60 ans, les préjugés sont demeurés et l’intolérance se manifeste autrement. Les gouvernements ont trouvé d’autres moyens d’appliquer l’injustice. La grande mission de l’Organisation des Nations Unies souffre de scissions parmi ses missionnaires. Des missionnaires veulent convertir les ressources naturelles en produits personnels chrétiens. Des missionnaires transforment l’univers à leur image et à leur ressemblance. Ce sont les élus du pouvoir et les imbus d’intolérance.

Les choses ont changé au cours d’un  demi-siècle. Les peuples ne se laissent plus manipuler sans réagir. C’est terminé l’époque des Pac Man blanc rosé qui grignotent les peuples colorés. Chaque nation se cherche des alliés, en achète, s’attire des adversaires et se ramasse avec des ennemis. Les grands cherchent des coupables à anéantir à coups de croisades sanglantes. Les états plus petits cherchent vengeance aux grands. Un point commun les relie : l’intolérance. Au nom de la liberté, de la religion, au nom du bien et du mal, on arrive à proférer les massacres les plus odieux. C’est à qui attirera le plus d’adeptes sous son étendard. D’un côté les uns, de l’autre, les autres. L’intolérance a donné naissance à l’ennemi invisible. On lui donne un nom parfois : Ben Laden et son clan de terroristes, Kissinger, souteneur des régimes de Suharto en Indonésie, Pinochet au Chili. L’un est musulman et l’autre américain. Ça fait toute une différence. L’un est plus intolérable que l’autre.

Si des vérités s’inscrivaient dans un tout nouveau manuel scolaire, l’Atlas-Géographie-Histoire de 2003, qu’en serait-il du contenu? Quelques expressions seraient sûrement changées. Il y a des mots qu’on ne tolère plus. On se passe maintenant de mots. On passe aux actes. Les hommes s’occupent à renverser des régimes politiques par la violence, à écraser la dignité humaine, à imposer leurs valeurs et leurs lois. Les hommes s’occupent surtout à occuper toute la place du haut de leur pourvoir.

À l’Organisation des Nations Unies, trop de guerriers occupent les fauteuils bourrés de pouvoir. La moitié du genre humain est tenu à l’écart des débats. Absentes et invisibles sont les femmes à l’ONU. Là aussi l’intolérance rôde, sournoise et vile.

Virginia Woolf, dans son roman « Mrs Dalloway » personnifie l’intolérance sous les traits de caractère suivants :

« Elle se nomme Intolérance; les volontés des faibles sont sa pâture, elle aime par-dessus toutes choses à convaincre, à imposer, elle adore ses propres traits gravés sur le visage du peuple. On la rencontre, drapée de blanc, avec une mine contrite, sous le masque de l’amour fraternel, dans les usines et dans les parlements; elle offre son aide mais c’est le pouvoir qu’elle désire; brutale, elle écarte de son chemin les dissidents, les mécontents, mais elle accorde ses grâces à ceux qui l’adorent, reçoivent d’elle, avec soumission, la lumière de leurs propres yeux… »

Je ne suis pas à l’abri de l’intolérance. Toi non plus Urgel. Chacun s’en nourrit à l’occasion. Ça remonte une conviction, ça démunie un adversaire. Ça justifie une décision. Ça condamne surtout. Quand l’intolérance se manifeste à grande échelle, elle engendre des fanatiques, des intégristes, des terroristes, des extrémistes, des tyrans et des dictateurs. Les uns revêtent des titres plus glorieux. Mais tous jouissent d’un même pouvoir sur l’humanité. Les brutes ont toujours eu du pouvoir. Mais une Brute au pouvoir en possède plus que les autres.

Je ne peux supporter l’anéantissement d’un peuple sur l’écran de mon téléviseur. Un massacre en public comme au temps des Barbares. Ça, je ne peux pas le tolérer Urgel.

Si tu tiens à comprendre les victimes, tu peux lire le recueil de poésie intitulé « Paroles de déportés. » La poésie, ça fait ressentir drôlement. J’en ai besoin.

 

Amitiés,

 Alvina

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