Lettre vagabonde –26 novembre 2003

  Raôul Duguay poète, auteur compositeur, peintre, animateur et philosophe

 

Salut Urgel,

Mercredi dernier, je me rendais à Amqui chercher Raôul Duguay, le dernier écrivain de la tournée d’automne du Cercle littéraire la Tourelle. Il pleuvait. Le ciel était noir déjà. Dès qu’il fut monté dans la voiture, la lumière revint à travers une conversation des plus animantes. Des kilomètres de routes ont été avalés par la voix chaude et vibrante de Raôul Duguay.

 J’avais encore tout frais au cœur et entre les deux oreilles son dernier livre « Entre la lettre et l’esprit ».  Publié aux Éditions Trois-Pistoles, ce livre fait partie de la collection « Écrire ». Chaque écrivain est invité à relater sa venue à l’écriture, pourquoi il écrit, comment il écrit. Raôul Duguay a répondu à l’invitation avec originalité, talent et virtuosité. Ce poète a écrit quatre-vingt-une pages en vers. Je fus subjuguée par l’intensité de l’œuvre.

 J’ai dévoilé mon état d’âme à Raôul aussi spontanément que si nous étions des intimes. Je lui ai transmis des vers qui m’ont particulièrement touchée.

                                               « plus je les lisais plus je me sentais inspiré […]

                        moi j’allais me cacher jusque dans le jubé

dans les toilettes du gymnase et au dortoir

quand la bibliothèque n’était pas ouverte […]

                        je lisais tant que me vint le goût d’écrire »

 

Plus loin, il y a quatre vers qui traversent mes fibres.

                                               « sous ma plume les mots étaient girouettes

                                               les quatre points cardinaux de mon regard

                                               étaient remplis de visions de toutes sortes

                                               et la poésie me poussait au bout des doigts »

Sens-tu la musique qui émane des mots Urgel? Voici une fusion harmonieuse des sens et des sons, l’alchimie du poème authentique. Il raconte son émergence à l’écriture en coulées de poésie, du murmure d’un ruisselet, au chant de la rivière jusqu’aux vagues assourdissantes d’une mer en furie. On dirait un chef d’orchestre dirigeant l’esprit des mots-musique imprévisibles et déchaînés. Je voudrais partager avec toi tout ce que j’ai surligné mais je me calme. Voici un extrait qui ne peut se contenir et jaillit de la page trente-six dès que j’ouvre le recueil.

                                               « le poème naît d’un mince amas de mots écrire

                                               c’est pétrir l’argile de son chaos le plus intime

                                               mordre mâcher manger sa propre poussière

                                               mais mal choisis les mots meurent d’inanité

                                               le mot naît d’un amas de lettres libres écrire

                                               c’est sculpter la forme de son vide intérieur

                                               pour faire planer l’esprit entre chaque syllabe »

Après cent kilomètres d’un inépuisable tête-à-tête, c’est déjà quasi le cœur à cœur tant la confiance a installé ses pénates sur les sièges avant de la voiture.

 Raôul Duguay est reconnu comme un militant qui s’acharne à préserver la beauté de la planète. J’admire d’autant plus le poète qui contribue à la rendre plus belle encore. Son écriture charge les neurones d’oxygène, le cœur de rêves et l’esprit de valeurs sûres. Il est semeur de mots, d’images et de musique. Raôul Duguay est le poète du vrai, du beau et du bon. Il affirme : « j’écris pour m’écouter pour me regarder penser. » Le lire, c’est se rappeler de penser et de regarder.

 Si la poésie de Raôul donne le son, sa vie donne le ton. Fervent militant, il dénonce le gouvernement Lord qui au nom de l’économie invite les États-Unis à venir jeter leur (marde) dans notre cour. Il déplace de l’air, provoque et invite les citoyens à réagir, à se rassembler pour être plus forts.

 La tournée d’automne des écrivains se termine avec la venue de Raôul Duguay. Je l’ai accompagné au cours de ses trois jours d’activités dans notre région. Il a donné des causeries. Celle au Centre d’études collégiales de Carleton rassemblait une soixantaine d’étudiants intéressés. Une deuxième causerie eut lieu à la Galerie Restigouche de Campbellton. Ils furent nombreux à se déplacer pour venir écouter le poète, l’auteur-compositeur, le peintre l’animateur et le philosophe. Il nous en faudrait plus de gens qui nous amènent à réfléchir, à prendre position, à exprimer nos valeurs et partager nos idées.

J’ai également participer à des improvisations collectives en arts visuels, en écriture, en voix et en musique au Cégep de Carleton. Une ambiance festive et électrique y régnait avec la participation de personnes de tout âge. Raôul a fait vibrer et flotter nos molécules je t’assure.

 Le samedi, lors de la rencontre au Cercle littéraire la Tourelle, c’est l’écrivain qui a repris sa place. L’auteur nous a lu un conte merveilleux tiré de « nu tout nu » publié en 1997. Nous sommes tous redevenus des enfants entourés de l’ambiance magique qui se dégageait du conteur. Il a lu des extraits de « Entre la lettre et l’esprit », mon recueil culte de l’heure. On a écouté également une magnifique chanson intitulée « La Mer à Boire ». Elle sera intégrée à son prochain album qui paraîtra en 2004.

 Tu sais Urgel, nous étions moins que d’habitude à la rencontre à la Tourelle. Il n’est pas facile de rassembler des gens autour d’un écrivain. Sommes-nous intimidés? Peut-être est-ce parce que ça n’a pas l’ampleur d’un spectacle. Pourtant, il n’y a pas de plus originale mise en scène que la créativité de l’écrivain, de son regard sur le monde, de l’expression de sa voix intérieure, des couleurs de son cœur. Avec des questions, nous avons l’entière liberté de diriger la conversation vers les sujets qui nous intéressent particulièrement. Nul besoin d’avoir lu l’œuvre d’un auteur pour assister à une rencontre littéraire. Ça nous permet de goûter à son âme, sonder son esprit et rallier sa propre créativité à celui ou celle qui nous transmet si généreusement la sienne.

 Lorsque j’ai conduit Raôul Duguay à l’autobus, j’étais triste. Que de liens tissés en moins de quatre jours. Que de secrets nous avons partagés. Ça m’a fait du beau, du bon et du bien la visite de Raôul Duguay. À d’autres également.

 J’ai déjà inscrit ses coordonnées dans mon carnet d’adresses. Comme ça je pourrai aller le rejoindre par la Poste quand le cœur m’en dira. Je n’ai pas fini de lire l’œuvre ni de sonder les mystères de cet être qui porte ses blessures dans le terreau de son évolution et non en son corps de victime. L’homme et l’écrivain n’ont pas fini de m’émouvoir. Comme dirait Raôul : « Entre la lettre et l’esprit toujours choisir les deux. »

 Dans ta toundra, j’espère que tu entends les échos de mon amour des mots de Raôul Duguay. Je t’enverrai sous peu « Entre la lettre et l’esprit ».

 

 l’humble Sancho de Don Quichotte Duguay

 Alvina

                       

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