Lettre vagabonde – 29 octobre 2003

Parc Forillon

 

Cher Urgel,

 Durant mes cinq jours au parc Forillon, j’ai entrepris des marches dans plusieurs sentiers. Lors de l’achat du permis de séjour en ces lieux sublimes, on me remet un dépliant sur les ours. On me met en  garde tout spécialement pour le secteur où j’irai marcher : les sentiers Le Portage et La Vallée. Les ours en ont vu d’autres que je me dis. Mon amie et moi lisons brièvement les consignes préventives, chaussons nos bottes, prenons nos bâtons et le sentier resplendissant sous un soleil d’été.

 À peine avons-nous parcouru 20 mètres que le premier gâteau aux noyaux de fruits s’étend à nos pieds. Après quelques kilomètres, les excréments sont étalés à profusion. Mieux vaut garder un œil au sol et l’autre partout. Nous traversons un secteur où les arbres fruitiers poussent en abondance. À chaque butte, à chaque courbe, je frappe mes bâtons ensemble. Et crois-le ou non Urgel, je chante de ma voix de Castafiore. J’ai improvisé comme ça tout un répertoire sur près de quatre kilomètres. Des « tunes » d’ours quoi… et valderi, valdera…

 C’est en conquérantes que nous sommes revenues au stationnement. Les ours nous ont sûrement zieutées, corps et ombre. Il paraît que l’ursus americanus nous sent avant de nous voir ou de nous entendre, que je lis… après notre randonnée. J’aurais chanté en vain?

 Le lendemain, au pied du sentier du Cap Bon-Ami, une affiche se lit comme suit : « Avis, danger. Des ours noirs circulent dans les parages. La prudence est de mise. »

 Au retour, je décide de lire au complet « Le Petit guide de survie du visiteur futé. » Un paragraphe en particulier attire mon attention, ravive ma mémoire et sème de l’ombre et du regret sur ma présence au parc Forillon. C’est écrit : « Vous avez le statut de visiteur dans ce parc. Les animaux sont ici chez eux. Vous pénétrez dans leur domicile. Alors faites preuve de respect. »

 Oui le parc national Forillon fait tout pour préserver sa flore et sa faune. Mais qu’en est-il des résidants qui peuplaient ces lieux? Qu’est-il advenu d’eux? Eux, ont-ils obtenu le respect, la préservation de leur milieu de vie, le droit de vivre librement? Oh! que non! On les a sacrés dehors avec injustice, violence, dans la plus vile inhumanité.

 Savais-tu Urgel que le 17 juin 1970, les titres du Parc sont déposés au nom du Gouvernement du Canada? Il procédera alors à déposséder les habitants de leur terre et les en chasser. Non seulement on exproprie, on éparpille ces résidants en des régions très éloignées. Une déportation quoi. Dans un rapport officiel sur l’exode des habitants de la pointe de la Gaspésie, un vieil homme voit sa maison incendiée dès qu’il monte dans la voiture venue le chercher à l’heure précise. Son chat est resté à l’intérieur. Le vieillard plaide, supplie, il crie. Il paraît qu’on lui répondit : « Eh le vieux, du calme, pas de chat à Montréal. »

 Des descendants de Français, de Jersiais, de Guernesais, Irlandais et Loyalistes ont dû quitter leur petite vie pour le bonheur des touristes comme moi. Ça rabaisse une joie ça. Le lendemain, en marchant sur la grève du Petit Gaspé où ne reste aucune trace d’habitations, les mots de Lionel Bernier agitèrent mon cœur de tristes émotions.

 « Un très beau parc, mais il manque d’âme, celle des gens du coin. »

 Les anciens propriétaires sont partis mourir d’ennui en terre étrangère. 

 Demain, je pars vers les Chics-Chocs en Gaspésie. Là au moins, je n’occuperai pas le territoire des gens victimes d’insensibilité, de vacherie et de cruauté de la part de leur gouvernement.

 Au cas où l’ennui te prendrait un après-midi d’obscurité nordique et de grande solitude, je te conseille de lire « Petit traité de désinvolture » de Denis Grozdanovitch. J’ai adoré les chroniques de « désinvolture contemplative. »

 

Amitiés,

 Alvina

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