Lettre vagabonde – 3 décembre 2003

Carmelle Bujold, artiste

 

Salut Urgel,

Entre deux flancs de montagne, sur une butte longeant la Petite-Rivière-du-Loup se dresse une drôle de maison. Elle a la forme d’un colimaçon. On me racontait qu’une artiste vivait là. Je répétais ces mots aux curieux qui me demandaient. Ça m’intriguait.  J’imaginais un bernard l’ermite qui s’était approprié ce coquillage.

 Un matin, je marchais avec le chien dans le sentier de l’ermite. Son chien aperçut le mien. Les deux bêtes coururent l’une vers l’autre. Elle et moi poursuivions les chiens. C’est sur sa propriété que je rencontrai pour la première fois Carmelle Bujold. Elle s’acharnait à déblayer son sous-bois. Déjà j’avais remarqué que son domaine s’embellissait à vue d’œil. Ce sont les chiens qui ont provoqué la rencontre en quelque sorte. C’est bête non? Ce jour-là, je me suis dit, c’est une personne que je voudrais connaître.

 Deux ans plus tard, l’artiste me fait signe. Depuis, elle a quitté son emploi, son statut social et l’image qu’on se faisait d’elle. Il était temps. Un burn out l’avait rattrapée. Son métier de graphisme ne répondait plus à ses aspirations. Gagner sa vie pour la perdre, ça emprisonne, ça fige et assèche. « J’ai été timide, gentille; je suis devenue révoltée. Puis j’ai réintégré le système et me suis laissée étouffer. Quand j’ai atteint le plus bas, j’ai retrouvé la force et la personne pour m’aider à refaire surface. » Carmelle Bujold se raconte en même temps que s’activent ses mains aux longs doigts comme pour façonner la parole. Toute petite, déjà elle rêvait de créer. Pétrir la terre, planter des branches, dessiner une forêt où elle pénétrait à la recherche de son don. La nature l’invite. Plus tard, c’est avec des matériaux usagés et recyclés qu’elle bâtira sa maison au milieu des arbres, une maison pas comme les autres. Des murs arrondis, adossés à la terre sont recouverts d’un toit en cône. Son originalité se manifeste. Sa créativité prendra vie à l’intérieur, à la source. Elle peint, dessine, écrit, pétrit l’argile et dresse des mosaïques en pleine nature. Tout récemment, elle a fait le grand bond. La voici sculpteure.

 C’est un long parcours que le sien. Que d’errance et d’erreurs pour en arriver là! Vingt ans dans un métier qui frôle et pourtant l’éloigne de son art la laissent vidée et démunie. Quand on est habité de créations que l’on remet continuellement à plus tard, ça finit par gruger le moral et siphonner les énergies. Carmelle Bujold avoue que ça prend de l’aide pour atteindre ses aspirations. « Il faut être attentif et savoir reconnaître la personne placée sur notre chemin pour aider. » Grâce à un autre artiste qui l’a encouragée, elle fait volte face. Voilà qu’il lui redonne de l’assurance. Ça lui permet d’avancer avec confiance et d’agir.

 Pour Carmelle Bujold, l’art est un travail et comporte des responsabilités. Afin de vivre de son art, elle planifie des projets qu’elle propose à des organismes et à des gouvernements. Enfin, elle prend la responsabilité d’assumer son œuvre, de reconnaître la qualité du travail accompli. Durant des années, elle avait laissé ses toiles et ses dessins dans l’ombre, allant jusqu’à renier leur existence. C’est une époque révolue ça.

 L’artiste décide de se prendre en main, de porter son rêve haut et fier, convaincue de réussir. Elle propose à son village de Pointe-à-la-Croix, de créer cinq sculptures d’oiseaux. Pointe-à-la-Croix est traversé par des sentiers ornithologiques et entouré d’un marais où grouillent une flore et une faune aux valeurs inestimables. Le village accepte le projet de Carmelle, fait une demande de subvention et l’obtient. Elle aménage dans son tout nouvel atelier : le garage municipal. La voici installée à côté des camions, des machines lourdes, à côtoyer les ouvriers de la municipalité. Ses matériaux sont le grillage, le métal et le ciment. L’artiste façonne, pétrit, polit et crée avec des matériaux lourds, trois œuvres d’envergure. Elle ne travaille pas seule. Un ouvrier est assigné à la soudure, l’autre au mélange du ciment et d’autres mains s’ajoutent à l’ouvrage. L’imagination travaille et des regards se remplissent d’émerveillement.

 Des dizaines d’ouvriers ont contribué de près ou de loin à la création et à l’installation des trois sculptures. Carmelle retient une phrase de l’écrivain Richard Bach que lui a fait lire le soudeur. « Il ne t’est jamais donné un rêve sans les moyens de le réaliser. Cependant, tu devras y travailler. » Elle ne cherche plus à retenir ses rêves. Elle laisse travailler ses mains, laisse l’œuvre se créer. Tout simplement, elle la guide de son imagination et l’accompagne de son talent.

 Du talent, Carmelle Bujold en possède. Lors de ta prochaine escale à Pointe-à-la-Croix, prends la peine de t’arrêter au bout du pont Interprovincial. Là, deux martins-pêcheurs veillent sur la rivière Restigouche, leur mère nourricière. À l’intersection de la rue Chaleur et du boulevard Interprovincial, tu découvriras un oiseau solitaire et majestueux pointant le bec vers les étoiles, porteur du rêve de sa créatrice. À la halte routière, près de la route 132, un couple de merles d’Amérique perpétue l’espèce ailée.

 L’artiste Carmelle Bujold a décidé de répondre à ses obligations envers elle-même et son art, envers et contre tout. Elle a paré Pointe-à-la-Croix de culture, de beauté et de fierté. Elle est reconnaissante envers la municipalité qui lui a fait confiance et les citoyens qui ont contribué à la réalisation de son œuvre.

 Très prochainement, Carmelle Bujold s’envolera vers les États-Unis et le Mexique. Au Texas, une escale au Festival de la Renaissance où avec de nombreux artistes, elle se verra assignée atelier et résidence. On y crée des œuvres vendues au public qui a accès au lieu durant les fins de semaine. En compagnie de son ami artiste Billy, Carmelle sillonnera le Mexique. Elle se promet de côtoyer les maîtres artisans mexicains dans les campagnes où la tradition persiste dans les métiers comme dans la manière de vivre.

 Ça me fait tout un effet de découvrir Carmelle Bujold sous ses multiples facettes. Nous avons besoin de la créativité des autres, de la manifestation de leur culture. J’ai besoin de côtoyer celles et ceux qui peignent, écrivent, sculptent, dansent, pensent, prient cherchent et trouvent. La société se nourrit, se soigne et se guérit avec la manifestation de sa culture.

 Je suis convaincue que les arts et la littérature sont là pour doter l’espèce humaine d’une trousse de survie. La culture empêche de sombrer dans une tragique uniformisation où l’indifférence recouvre les êtres. Qui pourrait encore s’émerveiller dans un univers aux millions de visages identiques au sien, copiant les mêmes mœurs et imitant la culture de l’autre.

 Laissons-nous donc allumer par ces étincelles de créativité. Cultivons le don qui nous habite, nous distingue et nous transforme. Je souhaite une belle envolée à Carmelle Bujold sur les ailes du don révélé par ses sculptures.

 Sais-tu quoi Urgel? Carmelle Bujold m’a demandé d’écrire un poème thématique pour chacune de ses cinq oeuvres.

 Tout en étonnement

 Alvina

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