Lettre vagabonde 3 septembre 2003

 Place à la mort

 

Cher Urgel,

Je reviens de vacances estivales où ça goûtait la vie dans tous ses éléments. Sous la pluie ou sous le soleil, peu importe, je suis revenue d’une expérience de vie pleine.

 Il m’est arrivé d’assister à des cérémonies consacrées à ceux qui ne reviennent pas. Tu comprends? J’ai assisté à des cérémonies funéraires, voilà. Les rites funéraires sont instables et changeants. Souvent la confusion règne au funérarium et à l’église. La question du cimetière a été réglée, on n’y met plus les pieds que les pieds devant. Il y a encore les visites au salon funéraire devant un cercueil ou une urne. Parfois l’unique rencontre se déroule à l’église où on offre nos condoléances à la famille identifiée par de petites croix blanches. J’ai aperçu peu d’enfants et d’adolescents à ces rites funéraires. On veut leur éviter peines et traumatismes. Comme si la mort ne les concernait pas. La parenté au loin se déplace de moins en moins, surtout pour les grands-parents depuis longtemps enterrés au fond d’une mémoire rarement visitée. Les rassemblements des vivants autour des morts sont brefs pour ne pas dire expéditifs.

 Les gens ne savent plus où envoyer des fleurs, où déposer les cartes, ni comment communiquer compassion, sympathie et solidarité. On a banni les traditions sans trouver des solutions de rechange.

 La cérémonie à l’église est de plus en plus déréglée. S’agenouiller ou s’asseoir? Faut-il se remettre debout? Avec les familles dispersées, les vieillards au foyer de soins et le peu d’assistance aux offices religieux, il arrive que le célébrant ignore tout du mort et de ceux qui lui survivent. Des paroles se déversent mais n’atteignent ni ne consolent personne. Heureusement  que l’on a pris l’habitude de permettre à un membre de la famille de rendre un hommage à la mémoire du défunt. A la fin du service funèbre, l’assemblée hésite entre accompagner la dépouille hors de l’église ou demeurer en place. Il n’est plus question de se rendre au cimetière. Maintenant, c’est le goûter servi après qui mène la procession. Le rassemblement se déroule loin de la personne décédée. S’éloigner au plus vite de la mort au cas où elle nous rattraperait.

 Je m’oppose à ce que l’on recouvre le cercueil d’un grand drap blanc. C’est si froid et impersonnel. Interdites, les fleurs sur le cercueil, pour ne pas salir le tissu. Le prêtre prétend que ce drap sert à prévenir de juger les morts par l’apparence du cercueil. Il vaut mieux tous arriver égaux devant Dieu rajoute un certain curé revêtu de tous ses apparats, buvant son vin plus tard dans son calice en or. Il n’y a pas foule à pénétrer en cercueil en l’église lors d’une même cérémonie quand même.

 As-tu déjà réalisé que sur la terre, les morts sont en très forte majorité. Il y en a des millions et des millions de fois plus que les vivants. On fait tout pour l’oublier. Au terme final d’une randonnée, nous rejoindrons leur rang. En attendant notre tour, pourquoi ne pas les accompagner dignement. C’est un absolu nécessaire. Qu’on le veuille ou non, nous vivons aussi avec nos morts.

 Urgel, ne me crois pas morose. La mort, c’est à vivre. Qu’en penses-tu? Tiens, pour terminer, je te suggère une lecture d’automne, « Chercher le vent » de Guillaume Vigneault. C’est plein de battements de cœur autour de la relation amoureuse ou de sa perte. Des états d’âme et des manières d’être se fusionnent à l’action très présente. Le roman est tout en mouvance, en errance ainsi que la recherche de soi. Tu m’en donneras des nouvelles. Dommage que tu ne sois pas des nôtres au Cercle littéraire lors de la rencontre avec Guillaume Vigneault le 13 septembre.

 Continue de te préparer pour le grand voyage … à Kuujjuak.

 

Amitiés,

Alvina

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