Lettre vagabonde - 8 octobre 2003

L’appel des sentiers montagneux

 

Salut Urgel,

La dernière fin de semaine de septembre marquait la fin de l’accès du Mont-Albert aux randonneurs pour la saison. Il est temps de laisser la sainte paix aux caribous durant leur période de reproduction. Enfin débarrassés de la visite qu’ils doivent clamer.

Quand nous prenons le sentier le long de la rivière Sainte-Anne, il est 8h25. Notre destination : le refuge La Parulineà une vingtaine de kilomètres plus loin. La plus longue randonnée entre deux refuges de tout le parcours des Chic-Chocs et des McGerrigle dans le parc de la Gaspésie. Ce n’est point l’audace à outrance, ni un orgueil compétitif qui nous fit choisir, Lilianne, Nicole et moi, ce parcours. La Sépaq nous avisait au début septembre (par erreur encore une fois… la faute de l’ordinateur) que les refuges entre le Mont Jacques Cartier et le Gîte du Mont-Albert étaient fermés pour rénovations. Donc allons-y pour les Chics-Chocs avec le refuge La Parulineà 19 kilomètres sur notre parcours de 28 kilomètres.

Des marcheurs, ce n’est pas ce qui manque. Si les premières 45 minutes de l’ascension de La Montée se déroulent en silence, il y aura un revirement après le belvédère La Saillie. Plusieurs marcheurs ont entrepris la dernière virée d’automne. Et quelle variété de marcheurs Urgel. Il faut dire qu’avec un poids de 11 kilogrammes dans nos sacs à dos, les randonneurs à lège nous doublent comme feuilles au vent. Des touristes aux allures de dilettantes portant habits de piéton, espadrilles de jogging et petits sacs légers entreprennent la courte randonnée pédestre. Des étudiants du Cégep de Gaspé accompagnés du prof d’éducation physique s’engagent dans la montée avec essoufflement, regimbement et fatigue devant un mouvement si redoutable et inhabituel à cette espèce : la marche à pied. Ça boit et ça mange, ça sacre et ça rit. Au moins, ils s’amusent sur les bords on dirait. D’autres par dizaines, accompagnés d’un guide agile aux cuisses musclées foncent comme des scouts à qui on a promis un nouvel insigne de bravoure. Les autres, des excursionnistes aguerris, progressent à un rythme régulier.

La Montée est un sentier abrupt et difficile. Un lieu privilégié pour l’étude des caractères. Il y a les fonceurs, les rêveurs, les compétitifs, les flâneurs, les audacieux et les suiveux. Nous portons l’étendard des fonceuses-rêveuses. Après tout la somme de nos années est de 160 ans et la nièce Nicole en a 44. Alors calcule. Ça nourrit ma fierté et entretient ma dignité tu ne trouves pas Urgel ?

Trois heures plus tard, nous atteignons le sommet du Mont-Albert. Il est envahi par un brouillard de laine, du vent à décorner les bœufs et une vingtaine de randonneurs occupant les bancs de l’abri Le Rabougris. La buée, les relents de sueurs se mêlent aux arômes de poissons, de beurre d’arachides et de petite viande en conserve. L’eau est aspirée par les gosiers avec la puissance du courant qui descend les Chutes Niagara. La majorité ont atteint leur destination et leur limite d’endurance. Au moins leur retour se fera en descente.

Rassasiées, les trois fonceuses-rêveuses se dirigent vers Le Versant. Des trottoirs de bois à travers la mousse, le lichen et la brume épaisse nous amènent vers la « cuve » avec ses blocs erratiques, ses roches de dos de chameau et ses cailloux mouillés et glissants. La grisaille nous rend invisibles à une distance de 5 mètres. On cherche les traces floues du sentier, on scrute pour les cairns. Les randonneurs de La Serpentine nous croisent et chacun de saluer. La marche possède les atouts de la solidarité et incite aux gestes familiers. Le brouillard nous ralentit, le poids du sac à dos aussi. La bonne humeur nous accompagne due au sens de l’humour de Lilianne. Nos éclats de rire percent la brume et virevoltent au vent.

Enfin, l’embranchement où nous devons bifurquer. Il est 13h10. L’écriteau indique 10 kilomètres jusqu’à La Paruline. Nous entreprenons Les Grimpées serties de roches et de terre noire spongieuse. Puis c’est à nouveau les roches. Une éclaircie laisse apparaître un sommet dégarni et rocheux; derrière un autre plus élevé encore. Une heure et à peine deux kilomètres plus tard, nous devons nous rendre à l’évidence : impossible d’atteindre La Paruline avant la noirceur. Rappelle-toi que nous sommes des fonceuses-rêveuses Urgel. Nous décidons de revenir sur nos pas et reprendre La Serpentine vers la « cuve ». Les randonneurs se font plus rares. À travers les roches, le calme et le silence, les rochassières que nous sommes attaquons La Serpentine qui descend et contourne la montagne du Mont-Albert.

Une dernière halte à l’abri La Serpentine et nous nous engageons dans le dernier secteur du périple : La Vallée. Il fait sombre, il fait gris, il pleuvine. Le sac à dos s’alourdit, les bottes cherchent à trébucher mais le corps maintient son rythme. La flore s’éteint, les montagnes s’abrient de noir. La Vallée nous recouvre de sa pénombre. Encore six kilomètres avant d’atteindre le gîte. L’obscurité descend, la fatigue monte et le moral tient bon. Finalement, onze heures et vingt-quatre kilomètres plus loin, nous atteignons le Gîte du Mont-Albert, le téléphone et Marie-Claire qui viendra nous chercher.

Que l’on soit des marcheurs de courtes ou de longues randonnées, nous marchons en un paysage d’étonnement, de solitude et de découvertes qui ravivent toutes les formes d’énergie.

Tu aurais apprécié être des nôtres Urgel. Je te quitte en laissant le dernier mot au grand marcheur Jean Malaurie :

« Si je me lève et je marche, c’est souvent pour m’éloigner
d’une pensée afin de me permettre d’allonger la focale
de mon regard et de voir sous quel angle l’idée neuve peut
être approfondie. »

ta fonceuse-rêveuse,

Alvina

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