Lettre vagabonde – 9 avril 2003

Le printemps à plein temps?

 

Salut Urgel,

À quand le printemps à plein temps? Où le trouver surtout. Pas à Petite-Rivière-du-Loup, c’est certain. Quand les Canadiens de l’Ouest tondent leur gazon, admirent les fleurs, reniflent leur parfum et s’adonnent au pique-nique sur le Barbecue, les Canadiens de l’Est s’enfoncent dans la neige, déblayent leurs entrées et observent l’apparition des détritus et des rebuts à travers la neige fondante. Une saison, deux spectacles. Bien sûr, tu vas me dire que le printemps ne fait que commencer. Tu as raison. Chez moi, il commence comme ça, il continue comme ça et va jusqu’à prolonger ses sales exploits au fin bout d’avril.

Au printemps les voitures sont brunes, les parquets des commerces aussi. Les routes sont trouées comme des filets; l’eau vaseuse surgit de partout. Les cours sont de boue et les fenêtres se salissent. Des débris longent les routes. Des bouteilles se pointent telles de vilaines fleurs de vitre ou de plastique. Quel ramassis dans un paysage dévasté! La neige est noirâtre. On dirait une fourmilière géante surpeuplée suite à des migrations à outrance. La rouille laisse des cicatrices sur les carrosseries. Le calcium les a grignotées. Tout ce qui peut traîner se traîne sous nos yeux. On dirait un gigantesque dépotoir dont l’explosion aurait projeté un déluge de débris, d’épaves et d’ordures de par le monde. Je retrouve dans ma cour tout ce que le vent a emporté depuis l’automne et tout ce que, des voitures, ont lancé les hommes. On se croirait victime d’une attaque des bandits des grands chemins. Tout n’est que souillure.

À l’occasion, une nouvelle bordée de neige vient recouvrir tout ça. C’est propre comme une ville nettoyée de ses indésirables à la veille d’une procession royale sur les grandes avenues. Brève illusion. Vite le balai pour nettoyer l’auto. Pneus d’été, pneus d’hiver en ce printemps oscillant? Les motoneiges grondent encore dans les sentiers en se dirigeant vers les sommets de l’Alverne, là où le froid perdure.

Si le sale printemps se colle à nos bottes, nous en met plein les yeux, il s’arrose aussi d’expressions enfiévrées d’une étrange météorologie.

« Ah si la pluie peut faire fondre la neige, le soleil évaporer l’eau, le vent emporter le froid, la neige arrêter de tomber, la chaleur nous débarrasser de nos lourds vêtements. C’est salaud partout partout. L’intérieur des voitures sent la grange. C’est mauvais pour le moral ce temps de chien. Si le soleil peut sortir. Ah non! Pas encore du moins zéro. Et ce vent nordet, on se croirait en janvier. Et c’est-y pas le temps que ça fonde, que ça se réchauffe, que ça débarrasse la place ce maudit hiver. »

Le printemps, exempt de tout blâme rit dans sa barbe. Une saison pleine de suffisance et de contradiction, sans aucune responsabilité dedans. L’hiver est blâmé incessamment.

Des couleurs éteintes, des odeurs fortes mais sans parfum, des matinées fades et sans soleil. En raquettes, je m’enfonce jusqu’aux genoux. Marcher le long de la route? Que non! Je répugne à me faire asperger d’eau pas très bénite et à être soupoudrée de pâte brune détrempée. En ville, je suis prisonnière de la grouillante gadoue. Les rues sont crevassées et éventrées.

Tu l’auras deviné Urgel. Le printemps n’est point ma saison préférée. Mes amis de France m’écrivent et relatent leur déjeuner au soleil à la terrasse du café. Chez moi, aucun signe vernal. Du renouveau, point. Le bourgeonnement? Nil. La saison nouvelle, la renaissance, le vert printemps, connais pas. Il est trop plein d’obstacles le printemps. On ne peut plus jouer dehors sans que les éléments se jouent de nous.

Crois-le ou non, la nostalgie de l’hiver me tiendra compagnie jusqu’à l’heure des sentiers praticables. Tiens, je relirai en me consolant « Le bruit de la neige » de Gilles Lapouge. Et mon hymne au printemps? Le mot de Cambronne. Le reflet de mon moral se mire au fond d’une flaque d’eau.

 

À la prochaine saison,

 Alvina

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