Lettre vagabonde – 10 novembre 2004

En Iran et aux Etats-Unis à bord d’une voiture et d’un livre

 

Salut Urgel,

La dernière semaine d’octobre, les Canadiens avaient les yeux rivés sur le pays voisin, les Etats-Unis à cause des élections présidentielles du 2 novembre, jour des morts en passant. Moi, j’avais les deux pieds ancrés dans le pays, roulant à travers les états de la Nouvelle Angleterre. En compagnie de mon amie Elise, nous filions vers Nashua, New Hampshire où nous attendait son sympathique mari américain Roland.

Le si beau paysage est criblé de propagande politique : des affiches sur les gazons par milliers. On dirait qu’elles poussent là, à moins d’un mètre du sol. Des slogans sont accrochés aux commerces et à des résidences. Le cœur de l’Amérique bat au rythme de Bush-Kerry-Busk-Kerry-Bush-Kerry. Un battement dur, dithyrambique, patriotique et frénétique.

J’ai apporté dans mon sac ma lecture du moment : « Reading Lolita in Tehran » de Azar Nafisi. L’auteure, d’origine iranienne, vit depuis 1997 à Washington D. C. et enseigne la littérature à l’université John Hopkins. Je lis ses mémoires. Le récit est imbibé de la mémoire des livres, des auteurs qu’elle a enseignés dans les universités à Téhéran, et de sa vie en Iran sous l’ayatollah Khomeini et ses successeurs. Le texte s’imprègne d’une pulsation cardiaque forte, fluctuante, rebondissante et révélatrice de l’impulsivité et du mouvement incohérent dans lesquels se démène le peuple iranien.

Je voyage à la fois aux Etats-Unis en 2004 et en Iran dans les années 80. La journée est consacrée à la découverte des paysages fabuleux d’un automne naissant sur la Nouvelle Angleterre. Les villages rustiques et colorés s’échelonnent le long des côtes de la State Highway 1 et 1A. Mes soirées sont consacrées à « Reading Lolita in Tehran ». Durant le jour, tout yeux tout oreilles, je prends le pouls du pays. Je ne distingue pas les religieux moralistes et fanatiques, homophobes et conservateurs de ceux qui pensent autrement. On est bien reçues partout. Aucune distinction entre un bushien et un kerryen. Oh je reconnais l’influence du pays quand dans un restaurant on me répond : « Sorry we don’t serve wine on Sunday, IT’S THE LAW ou une enseigne de piéton se lisant : « Stop for pedestrian, IT’S THE LAW. On descend vers le sud. Ici et là, devant les maisons, des écriteaux branlants tant la bénédiction persiste et dure « God bless America ». Tout près, des fleurs aux couleurs vives pas encore fanées. Aucun doute, je suis aux Etats-Unis. Partout, partout, des drapeaux américains, sur des banderoles, les casquettes, les sacs, des chandails, des voitures et des édifices. Ils sont aussi nombreux que les nuages gris de ces jours-là.

On n’ouvre pas la radio. Des CD de compositeurs louisianais, créoles, franco-américains et des jazzmen nous animent et alimentent nos conversations. C’est l’ivresse au volant sur des rythmes endiablés qu’Elise prend plaisir à me faire découvrir. Nous arrêtons à des galeries d’art. J’ai la chance d’admirer des aquarelles de l’artiste Andrew Wyeth.

Dans « Reading Lolita in Tehran » des religieux fanatiques et conservateurs décrètent à nouveau le port du voile aux femmes iraniennes. L’ayatollah exhorte le peuple à revenir aux valeurs fondamentales et à se défaire de toute culture étrangère. Il supprime le cinéma, la littérature et les arts provenant de l’étranger. Des pages sont remplies de drapeaux américains que l’on foule du pied, que l’on brûle lors de manifestations politiques. Ma foi, des drapeaux américains, y en a partout, même en Iran. A la page suivante, j’apprends qu’on interdit toute boisson alcoolisée. Je tourne la page et lit que tout signe d’amour physique est interdit et les touchers en public entre hommes et femmes passibles d’emprisonnement. Pire que les homophobes ça Urgel. J’apprends en poursuivant ma lecture que l’ayatollah se déclare l’iman de l’Iran et que Dieu parle à travers lui peu importe ce qui sort de sa bouche. Méfions-nous des horreurs grammaticales, ça pourrait sortir de Bush.

Je découvre en territoire américain comme en pays d’Iran des exhortations à combattre l’ennemi, le mal et Satan. Surgissent à l’improviste le bon Dieu et Satan sur les routes d’asphalte comme sur les chemins des médias et des mots littéraires. En parcourant l’Iran en lecture et les Etats-Unis en voiture, des parallèles s’imposent. L’ayatollah-iman de l’Iran et le président-dieu des Etats-Unis font de nous ce que nous leur permettons de faire. Sommes-nous des complices qui croyons avoir les mains propres ? Ça console les uns et ça révolte les autres. Les indifférents s’endorment dans leur sécurité. Papa-dieu veille. Les oppressés se réveillent sous la menace.

Et moi je trouve un radeau de sauvetage en Azar Nafisi. Elle me rassure, me dérange et me déstabilise avec ses réflexions et ce à travers la littérature. L’auteure m’amène à réfléchir avec les romans étudiés dans ses classes. Sur le parcours je suis confrontée à Nabokov avec Lolita, Henry James avec Daisy Miller, Jane Austen avec Pride and Prejudice et Scott Fitzgerald et tous les personnages de The Great Gatsby. Jamais une prof n’a rendu des personnages aussi réels, la texture du roman aussi tangible. La compréhension du monde y passe, la connaissance de soi aussi. Azar Nafisi quittera l’université de Téhéran le jour où on l’obligera à porter le voile. Elle poursuivra aux Etats-Unis son amour de la littérature.

Je tenterai de te traduire ce que Azar Nafisi dit du roman : « Un roman n’est pas une allégorie. C’est la dimension sensuelle d’un autre monde. Lire un roman, c’est aspirer l’expérience. Commence donc à respirer. La fiction n’est pas une panacée mais elle ouvre une voie critique pour évaluer et s’emparer de l’univers. » La porte de sortie à tout endoctrinement, à toute manipulation de la pensée, c’est l’imaginaire affirme Azar Nafisi. La démocratie c’est le droit d’accéder à l’imaginaire et de manifester sa créativité. Sans cela, la liberté n’existe pas.

Le premier soir à Nashua, devant un crépitant feu de foyer, Roland lit des poèmes de Robert Frost et un d’Edwin Arlington Robinson intitulé « Richard Cory ». J’enchaîne avec Minever Cheevy du même auteur. Des poèmes d’actualité. Elise m’a offert une anthologie intitulée « The Maine Poets ». Roland a joué de la clarinette à l’apparition du ciel étoilé. C’était mon anniversaire.

Depuis ce voyage, Bush a gagné ses élections, la terre tourne encore du côté des atrocités. Il aura l’occasion de finir sa job comme le souhaitait une amie canadienne. Je ne verrai jamais la face cachée de la lune mais à Nashua comme à Petite-Rivière-du-Loup je goûterai à la liberté. Réciter des poèmes, lire des romans et écouter Roland jouer de la clarinette ça nourrit l’imaginaire. En y réfléchissant, ça vaut la peine de vivre. Longue vie à Azar Nafisi aux Etats-Unis et vite la traduction française de « Reading Lolita in Tehran ».

 

Alvina

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