Lettre vagabonde – 11 février 2004

C’est loin la région 

 

Salut Urgel,

Je veux te parler de ce mot devenu une espèce de mot ghetto dans la bouche des Québécois, le mot « région ». Au Nouveau-Brunswick, la population demeure dans les villes et les villages. Au Québec, j’ai l’impression que la population réside soit à Montréal et à Québec, soit en région. Si en France, tous les chemins mènent à Paris, au Québec, ils partent de Montréal. Il paraît que c’est plus loin partir de là que de partir d’ici.

À la radio, à la télévision et dans les journaux, les propos s’adressent plutôt aux résidants de Montréal. Quand on mentionne les régions, c’est que l’on parle non du reste du Québec mais des restes. Les régions sont devenues le tiers-monde de la métropole. Les habitants sont des tiers-mondistes qui parlent en régionalismes. Combien de fois on se fait dire « Vous autres en région ». Ils n’ont pas besoin, ces magnats de la métropole d’être une heure d’avance sur nous. Bien sûr que non car certains croient même avoir des années d’avance.

Je trouve que c’est le système économique qui veut ça. L’engrenage tourne du côté de la production, du profit. Les services coûtent chers en région que l’on dit. On nous rabat les oreilles avec les coûts du transport. Pourtant toute la marchandise n’est pas débarquée au port de Montréal. Un politicien a même affirmé qu’il faudrait réduire la distance des régions. Comment peut-on rapprocher les régions, en tassant la croûte terrestre je suppose. Si on essayait la communication, ça serait plus facile.

Lorsque je fais affaire avec certaines compagnies, je me fais dire au téléphone : « Mais Madame, nous ne desservons pas les régions éloignées. » Plusieurs de ces maisons identifient les services à la population d’après le code postal de l’individu. Savais-tu ça Urgel ? Les GOC sont loin d’être traités comme les H2H.

Les seules occasions où il semble avantageux pour un Montréalais de reconnaître l’existence des régions, c’est lorsqu’il prend ses vacances. Patrice Halley vient de publier un livre magnifique sur le Grand Nord. Il pourrait en publier un sur chaque région du Québec, afin qu’on se connaisse mieux. Ne pas oublier la région de Montréal bien sûr. Montréal est bel et bien une région. Elle n’est pas si éloignée que cela en plus puisque je peux m’y rendre en moins de neuf heures en voiture.

Je me demande combien de résidants de Montréal sont nés là. La vie urbaine se distingue de la vie dans un village. Toutefois nos besoins primordiaux sont les mêmes, nos responsabilités aussi. Pourquoi alors ne pas avoir les mêmes droits ? Chaque citoyen contribue par ses taxes, ses impôts et ses assurances peu importe le lieu où il habite.

Trop de confusions et de conflits proviennent du sens péjoratif dont on a affublé le mot région. À la maison d’édition de Trois-Pistoles, Victor Lévy Beaulieu s’est vu refuser une subvention du gouvernement du Québec. La raison : l’œuvre en question n’était pas suffisamment régionaliste! Y aurait-il une façon de penser, de chanter ou d’écrire propre à Trois-Pistoles ? Si tel est le cas, les gens qui déménagent doivent souffrir d’un dédoublement de personnalité.

Nous ne sommes pas aussi éloignés que cela les uns des autres Urgel. Comme tu dis, il y a seulement deux heures trente entre Québec et Kuujjuaq sur la baie d’Ungava. L’avion diminue les distances certes. L’ouverture d’esprit aussi. Toutes les régions se valent celle de Montréal inclusivement. Vive la différence au lieu de l’indifférence et l’intolérance. Comme Riccardo Petrella, faisons l’éloge de la solidarité. Afin de se comprendre mutuellement, il est urgent de se connaître et de reconnaître la vie à l’extérieur de notre espace clos. Si Marie-France Bazzo de Radio-Canada disait bonjour à Moncton un de ces matins, à la Gaspésie un de ces bons jours. Après tout, elle parlerait également peut-être à des milliers de Montréalais qui en sont originaires. Un réseau de communication nationale, c’est pour communiquer après tout.

Je viens de terminer de Gaëtan Brulotte « La chambre des lucidités ». C’est un petit traité d’écriture bien étoffé. Gaëtan Brulotte écrit : « La littérature permet de créer des ponts durables entre les êtres et entre les cultures. Par le livre, des individus d’horizons différents peuvent s’intéresser profondément les uns aux autres plutôt que de se méconnaître, de se mépriser ou de s’entretuer. Elle nous permet de mieux nous comprendre mutuellement et de mieux saisir la condition humaine dans sa réalité actuelle. Elle nous donne des moyens de nous réconcilier et d’unir nos forces pour appréhender l’univers et conférer du sens à ce qui n’en a pas. Elle manifeste la diversité culturelle et spirituelle de l’humanité puisqu’elle décloisonne les barrières. »

La littérature ouvre à la communication, elle s’adresse à quiconque peu importe l’endroit où il habite. Des écrivains comme Raôul Duguay, José Acquelin, Serge Patrice Thibodeau et Marguerite Yourcenar ont saisi cela. Une chance que les écrivains et leurs œuvres sont accessibles en région.

Enfin de la neige sur tout le Québec. Bonne randonnée en raquettes et en skis de fond.

 

Alvina

de Petite-Rivière-du-Loup

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