Lettre vagabonde – 19 mai 2004

Au pays d’Alice

 

Cher Urgel,

Un voyage tombe à l’eau. Un autre se planifie au gré d’agréables coïncidences. Tout arrive pour une raison que je m’amuse à répéter. Mon nouveau périple plus bref me conduit à une distance moindre de chez moi. Par contre, après une semaine, je sens l’ailleurs et l’étonnement couler dans mes veines de bourlingueuse. Je suis installée pour le mois dans une grande maison familiale située au bord de la mer.

Le lieu est propice à ce qui m’occupe : la lecture, l’écriture et la marche. Je ne suis pas une touriste en  voyage, plutôt une voyageuse en escale. Je vis dans une maison qui laisse pénétrer la mer par ses multiples fenêtres. Ça lui donne des airs de navigante et à moi d’heureuse passagère. Il n’y a que la route qui la sépare de l’eau. L’écrivain Robert Lalonde insiste sur le fait qu’il faut regarder longuement pour voir. « Nous ne regardons pas, n’écoutons pas assez. C’est-à-dire pas assez longtemps. »

Imagine-toi que j’ai tout un mois pour la regarder la mer, l’observer et la scruter, épiant ses moindres métamorphoses. Je l’écoute et la sens. Ici la mer du grand large lèche les côtes. Tu vas me dire que c’est du déjà vu. Si je te répondais que j’ai remarqué des traits de caractère que je ne lui connaissais pas. D’humeur si changeante, la mer sèmerait la confusion même dans l’esprit du météorologue William Bourque. La moindre perturbation l’affecte et la transforme. Quoi de plus instable et plus fluctuant que l’eau. Quand le regard se lance sur des kilomètres sans rencontrer d’obstacles, c’est la mer à voir.

On dirait une toile recommencée sans cesse par un peintre en proie à de multiples visions. Son pinceau trempe dans du bleu, du vert, du brun, du gris et toutes les nuances que composent ces mélanges. D’une surface lisse, elle passe à une peau d’éléphant, un champ de labours, une plaine vallonnée ou une imposante bergerie aux milliers de moutons qui se suivent et se sauvent en sautillant. Le vent est responsable des sautes d’humeur de la mer. Il l’a mise en furie mardi dernier. On aurait dit que des centaines de gongs assourdissants étaient éparpillés sur l’estran. Il s’élevait un brouillard épais, un menaçant pot au noir qui sème la crainte chez les pêcheurs. Ce  matin-là aucun bateau n’a quitté le quai. J’ai annulé ma randonnée quotidienne sur la grève. Le lendemain, le goémon, les coquillages, le bois de mer et des épaves de toutes sortes gisaient enchevêtrés sur le sable mouillé.

La maison est percée de luminosité. C’est une maison ancienne avec de l’histoire dedans : des photos anciennes et nouvelles; un piano surmonté d’un bateau à voile trône au salon. Des chaises et des fauteuils en abondance évoquent d’heureux rassemblements de famille. Sur un mur, un masque et une toile de la cité médiévale d’Angkor Wat au Cambodge donnent à croire que quelqu’un d’ici a beaucoup voyagé. La bibliothèque est remplie d’ouvrages variés : des encyclopédies, des classiques, un vieux dictionnaire usé et des livres religieux. À l’étage la lumière accompagne dans chaque pièce le silence qui règne et le calme qui s’installe. C’est une maison où je peux m’emmailloter dans la solitude et me laisser envelopper par l’imaginaire.

Tu te demandes dans quel pays j’ai bien pu accoster Urgel. C’est un plat pays où Jacques Brel se croirait en sa Belgique natale baignée par la mer du Nord. Les arbustes y poussent autant que les arbres. Les lagunes et les marais surgissent à travers les tourbières qui sont exploitées. Des ruisselets  jettent leurs filets d’eau rouillée à la mer. Le littoral est sablonneux et parsemé de coquillages à certains endroits. Les falaises friables s’affaissent en des monticules de pierres plates. Le peu de gens que j’ai rencontrés sont sympathiques. Leurs propriétés sont d’une propreté exemplaire. Le long des routes et sur la grève, les marcheurs circulent nombreux.

Je vais laisser cette fillette, croisée à l’épicerie du village le soin de t’expliquer où je me trouve. Je cherchais des choses avec une amie. Voici qu’une petite voix nous renseigne gentiment. Je la remercie, lui dit qu’elle connaît ça et lui demande son nom. Elle me répond : « Je m’appelle Alice Mazerolle et je connais. C’est mon pays ici. » Quand on lui demande le nom de son pays, elle ajoute fièrement : « Mon pays c’est Pointe-Sapin. » Ça m’a touchée. J’ai admiré dans sa voix et dans ses propos sa fierté, sa dignité et son sens d’appartenance. Elle porte haut son identité Alice Mazerolle.

Au pays d’Alice, d’autres merveilles m’attendent. Ça vaut ton Grand Nord pour qui cherche un bon refuge pour sa solitude et du temps pour marcher, lire et écrire. L’endroit est idéal pour entreprendre la lecture du dernier roman d’Andreï Makine « La femme qui attendait. » Quel bonheur d’accorder ses rêves d’évasion aux facultés imaginantes de Makine.

 

ta navigante vacarmeuse,

Alvina

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