Lettre vagabonde – 1er décembre 2004

C’est écrit dans son dossier

 

Salut Urgel,

J’écoute les discours des uns et des autres qui parlent de la place que devrait occuper celui-ci et celui-là. Les plus jeunes reprochent aux plus vieux de ne pas laisser la place à leur génération. Combien de fois sur les lieux de travail entendons-nous une remarque du genre « Pourquoi ne donne-t-il pas la place à un plus jeune celui-là? » On se croirait à un spectacle où le spectateur se serait accaparé d’un siège et ce durant trois représentations consécutives.

Le problème serait-il qu’il n’y a plus assez de place pour tout le monde? C’est bien ce que l’on voudrait nous faire croire. Qui décide quelle place occupera chaque personne dans la société? Qui ose s’arroger ce droit?

Je connais une personne qui travaille d’arrache-pied pour prendre sa place. Notre première rencontre date de longtemps. Il avait cinq ans et courait pour saisir les barreaux de l’échelle le long d’un train au ralenti. Son frère l’attrapa juste à temps et me dit : « C’est correct madame, mon petit frère est malade dans la tête. » Après plusieurs années dans une institution spécialisée à Montréal, Stéphane réintégra sa famille et l’école publique. Il est libéré de son mutisme et de son isolement. On dirait presque un enfant « normal ».

Le jour où Stéphane mit les pieds dans ma classe, j’ignorais qu’on allait se côtoyer pour la vie. J’ai vu Stéphane lutter contre la méchanceté des autres enfants qui l’intimidaient et le harcelaient. Je l’ai vu prendre graduellement sa place dans le monde malgré son handicap. Aujourd’hui Stéphane a 37 ans. Il est en bonne santé, organisé et débrouillard, responsable et vaillant. Il a un handicap bien à lui, l’autisme. Il a dû travailler plus fort que les autres, faire ses preuves pour obtenir des emplois. Parmi tous ses emplois, il a préféré celui de remplaçant d’un concierge dans une école. Le dernier emploi où il volait de ses propres ailes remonte à bien des années. Il était plongeur dans un restaurant. Un incident malencontreux, une colère non retenue et sa vie bascule. Le jeune homme est pris en charge par les services sociaux. On lui monte un dossier, dossier immuable et rigide comme l’acier. Le contenu deviendra le plus grand handicap de Stéphane : inapte au travail sans surveillance et parrainage. Depuis il vit d’un chèque de l’aide sociale majorée quelque peu à cause de l’autisme. Puisqu’il veut travailler, on lui a trouvé un emploi dans une institution pour personnes handicapées. Il y reçoit un salaire dérisoire et peu de reconnaissance.

La plus grande force de Stéphane demeure son autonomie. Il est débrouillard, économe et responsable. Il vit en chambre et partage les autres pièces avec trois colocataires. C’est un amateur de technologie, domaine dans lequel il excelle. Il peut diagnostiquer et remédier aux problèmes d’un ordinateur, d’une radio ou d’un téléviseur tel un expert. Stéphane, c’est un sportif de la marche l’été et du ski alpin l’hiver. Le seul bien qu’il possède, une voiture offerte par son père. Après 370 000 kilomètres, la voiture a atteint ses limites et doit être mise au rancart.

Comme de nombreux citoyens vivant de l’aide sociale, Stéphane ne peut faire d’emprunt auprès des institutions financières. La voiture assure son autonomie, lui redonne une certaine dignité. Il se retrouve à pied. Je déduis que le pire handicap de Stéphane, celui qui l’empêche de devenir un citoyen au grand complet, c’est ce satané dossier dans un bureau d’une institution publique censée être au service de sa population.

Je crois que chaque personne devrait avoir la chance de se tailler une place dans notre société : un logis, un travail, une vie sociale. Etre dans une telle situation, je trouverais de quoi me révolter. Mais voilà, Stéphane est un doux, persiste à vivre d’espoir et continue d’insister auprès des hautes instances pour qu’on lui permette de solliciter un emploi véritable. Un jour peut-être, un travailleur social, au lieu de se pencher sur un dossier, daignera rencontrer Stéphane, le gars autonome, vaillant, débrouillard et responsable. Pourquoi pas lui donner une seconde chance?

Ah! Si seulement le Père Noël était vrai pour tout le monde!

 

Alvina 

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