Lettre vagabonde - 20 octobre 2004

Une envolée au Nunavik

 

Salut Urgel,


Me voici à rêver de monter à bord d’Air Inuit pour m’envoler vers la région la plus sauvage du Québec. Je rêve de m’isoler pour quelques mois dans l’un des quatorze villages où vivent quelque 7 500 Inuits au nord du 58e parallèle.

Depuis que tu as emporté tes pénates à Kuujjuaq, j’ai l’impression de côtoyer un nouvel homme, un Qallunaat (Grand Sourcils) tel qu’a dû le percevoir l’Inuit au début du XXe siècle. Tes lettres sont dignes des beaux récits de voyage. Même si tu t’es établi en sédentaire à Kuujjuaq, ton travail et ta situation font de toi un nomade. Ton regard est celui du voyageur, tes réflexions, celles d’un découvreur.

Rares sont les enseignants itinérants qui se déplacent régulièrement en avion pour visiter les écoles. Les aventures ne manquent pas à bord d’un Dash-8-100 de Bombardier.  Ta description du « vent méga fort » du vingt et un septembre qui vous cloua au sol relève d’une dangereuse expédition. Quand la toiture de tôle d’un bâtiment près de la piste se soulève et part en cahotant, le dieu Eole est au plus violent de sa crise. Que ton café se renverse sur toi quand l’avion est immobilisé au sol, prouve que l’appareil subit des secousses impressionnantes. Un vent de cent vingt kilomètres heure peut effriter le courage du valeureux voyageur que tu es. Au Nunavik, l’avion sert d’ambulance également. Quel épisode a dû expérimenter cette fillette de quatorze ans sous soluté dans un avion en panne de chauffage et de lumière. Ce bris aurait pu lui être fatal.

Ton travail de conseiller pédagogique en informatique te permet de descendre dans les villages isolés autour de la baie d’Ungava et de la baie d’Hudson. Ta description de Kangiqsujuaq vu des airs a titillé ma veine évocatrice : « Un immense lac salé autour duquel s’élèvent des montagnes arrondies dont la cime est blanchie légèrement comme si on eut saupoudré de la farine avec un sas. L’enclave du village, contrairement à Salluit, est très vaste, les pentes plus douces permettent davantage de lumière. Les montagnes c’est un peu comme cap Tourmente vu du Mitan mais beaucoup plus rapproché. Et quand j’écris montagne, il s’agit presque d’un mur, un peu comme le Sugarloaf quand on est à ses pieds sur la route 11. C’est plat puis soudain ça monte. »

J’aime quand tu racontes ton survol au-dessus du blanc infini « au-delà de la ligne d’arbres, au-dessus de la baie vert jade d’Ungava entourée de terre morcelée par tant de lacs et de rivières » Quelle verve littéraire!

Ta manière de décrire les paysages me fascine. Ta façon de raconter des bribes de la vie des Inuits m’interpelle et m’invite à les connaître mieux. Tu devrais être fidèle à ton journal afin de ne rien oublier et d’ancrer ton quotidien en mémoire. Qui sait, un bon jour  je verrai peut-être ton récit de voyage dans la vitrine d’une librairie ?

En attendant, j’ai la chance de recevoir tes lettres pleines de réflexions, d’anecdotes et d’heureuses découvertes. Ta vie là-bas ne cesse de m’étonner. As-tu réussi à mettre la main sur la seule œuvre d’une auteure inuite, Mitiarjuk Nappaaluk. Il paraît que l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure a traduit son récit en français.

Tes comptes rendus des repas qu’on te sert parfois dans ces villages isolés du Grand Nord m’intriguent au plus haut point. J’ai l’impression de consulter le menu d’un restaurant quatre fourchettes du Vieux-Québec. On te gâte pas rien qu’un peu. Es-tu certain de ne pas fabuler comme le marcheur assoiffé du désert qui aperçoit des oasis partout ? Avec ton fin palais, sait-on jamais.

Je réalise les difficultés que peut éprouver un enfant qui apprend l’orthographe quand je dois mettre tant d’effort à écrire correctement le nom des villages du Nunavik. Je réalise aussi que l’amitié ne perd rien de son intensité malgré la distance. La correspondance maintient les liens déjà solides et en tisse de nouveaux, plus intimes et plus profonds.

Continue de raconter tes marches dans la toundra, tes rencontres avec les élèves et tes échanges avec les adultes. Il est immense ton pays blanc et tu possèdes les mots pour en révéler la grandeur. Je perçois la force et l’indépendance de l’âme de l’Inuit dans tes propos. Quand l’amitié est alimentée par un si généreux échange épistolaire, elle permet d’accéder à des contrées mythiques si différentes de la Gaspésie. Je n’ai pas pris le vol vers Kuujjuaq, mais c’est tout comme. Avec ta belle plume tu me laisses m’y aventurer.

 

la rêveuse

Alvina

 

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