Lettre vagabonde – 22 septembre 2004

Les bouchons

 

Salut Urgel,

Avec deux amies, j’ai entrepris un voyage à Ottawa le 6 septembre, dernier jour de congé de la fête du Travail. Tout un périple de près de 1000 Km sur des routes achalandées. Le but du voyage : rendez-vous pour Amigo, le chien d’une amie avec un vétérinaire spécialiste à Alta Vista Animal Hospital. Il faut le faire.

Tous les services sont disponibles à Ottawa et tous les besoins peuvent être comblés. Il y en a pour l’humain, la flore, la faune et pour les objets les plus hétéroclites. Pour les achats et les locations, il y a du choix. Tout se vend et s’achète, se traite et se soigne. Accessible, disponible ou à commander, la marchandise est là pour qui peut payer.

Ordinairement, se rendre à Ottawa ne pose pas de problème. Mais un jour de congé férié réserve des surprises. La calme 132 dans la vallée de la Matapédia avait au moins six automobilistes qui s’impatientaient derrière deux mastodontes sur dix-huit roues. A partir de Sainte-Flavie, je retrouve l’achalandage d’un vendredi soir.

Le pire était à venir. Dans le secteur de Montmagny, ça s’est corsé jusqu’à nous faire rouler à 60 Km à l’heure. A Saint-Hyacinthe, c’était le bouchon. On n’avançait plus si ce n’est pour jouer du frein ou taquiner l’accélérateur. Des impatients doublaient sur l’accotement de droite et incitaient les automobilistes prudents à la colère quand ils recoupaient dans la file avec audace et forte impolitesse. A chacun son tour n’était point le protocole. L’intolérance se lit sur les mains qui tiennent le volant, la rage dans les coups de roue et les coups de klaxon. Une vraie tempête de caractère de chien. Au moins, il ne pleuvait pas.

Il n’y a pas que les bouchons sur la route qui empêchent d’avancer. En lisant quotidiennement les journaux de la capitale, ça « Bush » toujours dans le même sens. L’Ottawa Citizen va même chercher ses éditoriaux dans les journaux américains. Michael Moore y  était dénoncé comme le plus grand menteur et fauteur de trouble. C’était un extrait d’un journal de Boston. On dirait que ce journal protège Bush comme s’il était un « Ottawa citizen ». Je me dis qu’il arrive aussi à la démocratie d’avoir des bouchons. Quand on avance plus qu’en sens unique, c’est dangereux. Comme dirait Paul-Emile Roy « Il n’est pas nécessaire de penser pour penser comme tout le monde. »

En plein centre d’Ottawa, s’impose un immense édifice qui empiète sur la rue avec du béton en poteaux, en blocs et en barrières qui surgissent du sol. C’est l’ambassade américaine qui s’est installée non loin du Parlement et près du Musée des beaux-arts avec un système de sécurité à nous projeter en pays militarisé. Trois barrières de ciment à franchir pour toute voiture qui veut entrer à l’ambassade. Les gardiens de sécurité fouillent le véhicule telles des mouches sur une fraise écrasée. On dirait un bouchon de peur en plein centre-ville imposant comme une citrouille de 80 kilogrammes dans un jardin de dix mètres carrés.

Heureusement que l’on peut se libérer de tous ces bouchons en ce pays nôtre. Une randonnée pédestre dans le parc de la Gatineau avec mon amie Lilianne désintoxique et le corps et l’esprit. Des sentiers moelleux, rocheux ou recouverts de racines traversent des forêts de feuillus et même une prucheraie à son point culminant. De multiples  variétés de fleurs jaunes et mauves illuminaient le paysage. La nature est accessible pour tous ses adeptes.

Nous nous sommes rendues au Casino du Lac Leamy à Hull-Gatineau. Son entrée est celle d’un château avec ses magnifiques fontaines qui projettent leurs jets d’eau vers le soleil. Loin de nous les jeux de black jack et de baccara où la roulette peut se transformer en roulette russe pour les obsédés des jeux de hasard. Nous nous sommes contentées des machines à sous en nous prenant pour quelqu’un d’autre. Notre plus grande chance, celle de nous amuser, a porté fruit.

Ottawa me plaît, mais je ne pourrais pas adopter cette ville. J’ai réalisé que ses commodités et ses avantages, ses services, son foisonnement d’abondance et sa diversité m’allaient bien pour un temps seulement. Autant que je m’enthousiasme pour ses marchés de fruits et légumes, ses librairies et ses papeteries, que je m’exalte pour ses musées, ses variétés de spectacles et de films, je ne pourrais m’y installer définitivement. Tout ce qui me fascine me rend également perplexe. Ce n’est pas autant l’écart entre les riches et les démunis qui me choque mais les valeurs qui les habitent et les opposent. Est-ce parce qu’Ottawa est une ville de politiciens, de diplomates que l’on ressent tous les facteurs d’oppositions, les jeux du pouvoir et le contrôle d’une manière de vivre ?

Il s’installe un trop grand bouchon dans le ciel de ma liberté. Je préfère les grands espaces et l’imprévisible aux embouteillages du corps et de l’esprit. J’ai réalisé que l’amitié peut vivre et grandir peu importe l’espace, les croyances politiques ou religieuses. Autour d’une bonne table, les conversations ont raison de tout lieu. La complicité affective est incorruptible. Il n’y a pas que des politiciens à Ottawa après tout.

En passant, j’ai trouvé à la Librairie du Soleil de quoi me gaver. Dès que j’aurai terminé « Lettres retrouvées » qui rassemble cent cinquante-huit lettres inédites de George Sand, je t’en parlerai. Demain, arrive notre premier écrivain de la Tournée d’automne du Cercle littéraire la Tourelle : Guy Marchamps. Il est poète et musicien. C’est un poète de l’oral. On n’a jamais tant eu besoin de poésie dans nos vies. Ça compense pour les durs discours des dirigeants.

 

Alvina

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