Lettre vagabonde – 24 mars 2004

Des raquettes aux Micmacs

 

Salut Urgel,

Après les dernières chutes de neige, j’ai chaussé à nouveau mes raquettes. Je suis partie en randonnée et en réflexions à partir du bas de mon perron. C’est un des avantages de vivre à la campagne. Les voisins me permettent de traverser leur propriété. Une ancienne chef de bande de Lustiguj m’a donné la permission de circuler sur les terres de son peuple. Me voilà nantie d’un vaste territoire à parcourir.

Les randonneurs sont rares. À l’occasion, je croise des pistes de raquettes qui ne m’appartiennent pas mais des personnes, point. Il y a bien des traces d’écureuils, de lièvres, d’orignaux, de renards et de perdrix. Les animaux à l’exception des écureuils et des perdrix sont invisibles. Toutefois, il m’est arrivé à quelques reprises d’apercevoir un renard au loin.

Les sentiers, je les trace au fil de mon circuit improvisé. Les obstacles à contourner sont des arbres tombés et des talles d’arbustes. Quelques barrières et des clôtures sont à contourner sur les terres des « Blancs » mais rien de sérieux. Pour le reste, c’est la liberté complète. En raquette, je marche où je veux. Nul besoin de suivre un sentier.

La marche en raquettes est une activité accessible à tous. L’équipement, pas cher et peu compliqué. L’espace illimité s’ouvre devant nous. À part la marche à pied, je connais peu d’activités qui se pratiquent aussi aisément. Je suis très reconnaissante aux Micmacs et aux Algonquins d’avoir placé des raquettes dans mon destin. Savais-tu Urgel, que dès 1840, il y avait à Montréal un club de raquette ? C’était le Montréal Snow Shoe Club. Ses membres, des hommes d’affaires. Il paraît que ce fut le premier du genre au monde selon l’encyclopédie du Canada.

Tout en marchant à ma guise sur les terres de la Réserve de Lustiguj, je me suis mise à réfléchir à la situation des Micmacs. Depuis que le gouvernement fédéral les a noyés en une homogénéité complète en rassemblant près de quatre-vingts peuples sous la seule appellation d’autochtones, ils ont perdu une autre part de leur identité. Chaque individu a besoin d’être nommé pour se reconnaître. Il en va de notre identité et de notre dignité que de se faire appeler par notre nom propre et approprié. Notre territoire intérieur est à conserver. Nous nous évertuons à exiger de se faire appeler Acadiens, Brayons, Québécois, Franco-Ontarien ou Franco-Manitobains. Pourtant nous réunissons des peuples distincts sous une seule appellation. Si l’on chapeaute d’un seul épithète tous ces peuples, c’est pour les uniformiser, les réduire à un seul groupe d’individus homogènes. Un Inuit d’Ungava se distingue autant d’un Micmac qu’un Acadien d’un Franco-Manitobain.

Je me réserve des moments privilégiés de réflexions tout en parcourant les terres des autres en raquettes. J’accède à la liberté de circuler ainsi qu’à une grande liberté de penser. Des piquets discrets munis d’une étiquette métallique indiquent que je suis en territoire micmac. Pourtant je m’y sens chez moi. À bien y penser, là où j’habite, habitaient jadis les Micmacs. La vie serait-elle un cycle d’invasions? Heureusement nous sommes arrivés malgré tout à une cohabitation pacifique.

Elles ont de l’usure mes raquettes à l’ancienne faites de bois et de babiche. Elles me permettent d’accéder à la fois au territoire du peuple micmac et à ses plus pures traditions. Le seul temps Urgel, où j’envie tes raquettes en aluminium à crampons, c’est quand je parcours un sentier touristique mille fois battu. C’est rare. J’opte de préférence pour les parcours sur la neige vierge à partir de la dernière marche de mon perron.

Qui sait? Il coule peut-être en mes veines du sang de Micmac ou de Béothuk depuis la nuit des temps. Cela justifierait mes impérieuses errances en la nature.

 

à la prochaine,

Alvina

 

 

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