Lettre vagabonde – 25 février 2004

Gabriel García Márquez et les souvenirs

 

Cher Urgel,

Raconter ses souvenirs à l’oral ou à l’écrit est-il donné à tout le monde ? Souhaitons-le. Nous racontons des bribes de souvenirs pour ériger au présent la pierre philosophale de l’existence. Nous accueillons la fine fleur de nos origines comme nous récoltons ses ronces. Raconter ce qui fut importe. Les souvenirs, c’est ce qui a marqué et c’est notre marque. Quand nous retirons de l’oubli des parcelles de vie, c’est le passé de centaines de personnes et autant d’incidents qui transgressent la ligne du temps.

Le célèbre écrivain colombien Gabriel García Márquez a réussi à immortaliser son enfance et sa jeunesse avec « Vivre pour la raconter ». L’auteur nous entraîne à grandes enjambées en son labyrinthe de souvenirs. Par bonds, il saute de l’enfance à sa jeunesse avant de replonger en l’univers d’avant sa naissance. C’est pour dire que l’on porte les souvenirs des autres également. Ses mémoires se lisent comme un roman. Le style de García Márquez est fort et puissant. Les mots sont mouvements, mouvements de passion, de révolte, de plaisirs, d’espoir et de projets. Il laisse des montagnes russes d’émotions sur le parcours effréné des mots virevoltant sur la page.

J’ai été happée dès le premier paragraphe. A regret j’ai fermé le livre après plus de six cents pages de surprises, de plaisirs et de découvertes. L’écriture de García Márquez  est tellement démesurée que le lire, c’est friser la démesure. La bonne nouvelle! ce volume n’est que le premier des trois tomes qui composeront ses mémoires. L’auteur laisse ouvertes les fenêtres de son intimité. Il ouvre la porte qui mène à sa famille nombreuse et complexe. Il révèle le pouvoir distordu d’un régime politique insouciant et complice des exploiteurs. Il nous invite dans les repères tumultueux de l’underground où chacun est à la recherche de bonheurs éphémères et bon marché. Les femmes, la famille, l’alcool et l’écriture l’absorbent, l’obsèdent et le chavirent. Gabriel García Márquez veut avant tout devenir écrivain. La passion des mots est le fil conducteur et électrisant de l’œuvre. Il transmet sa passion à coups de jets et de gestes pour envoûter la lectrice que je suis.

La lecture est aussi une passion chez Gabriel García Márquez. Il ne peut concevoir qu’un écrivain ne lise pas, comme tous les vrais écrivains d’ailleurs. Son tout premier livre : un dictionnaire que lui avait offert son grand-père. Il le relate ainsi : « Cependant, quand mon grand-père me fit cadeau du dictionnaire, je fus pris d’une telle curiosité pour les mots que je me mis à les lire comme un roman, dans l’ordre alphabétique et sans rien comprendre ou presque. Tel fut mon premier contact avec ce qui devait être l’ouvrage fondamental de ma carrière d’écrivain. » Le jour où un ami lui remit un exemplaire de « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, sa vie en fut transformée. Il apprit des pages entières par cœur. Lors d’une longue convalescence, ses amis lui offrirent une caisse de livres. Ce fut sa guérison. Ce sont là des preuves irréfutables d’un lecteur invétéré, n’est-ce pas Urgel ?

Le plus remarquable dans la vie de l’auteur, c’est qu’un souvenir remonté à la surface concrétisa son rêve de devenir écrivain. Un voyage avec sa mère le confirma. Il le raconte. « Bien sûr, ni ma mère ni moi n’aurions pu imaginer que cet innocent voyage de deux jours serait à ce point déterminant, qu’une longue vie bien remplie ne suffirait pas pour la raconter. Aujourd’hui, à soixante-quinze ans passés, je sais que cette décision a été la plus importante parmi toutes celles que j’ai eu à prendre au cours de ma carrière d’écrivain. C'est-à-dire la plus importante de ma vie. »

L’œuvre de Gabriel García Márquez dénie l’adage qu’une image vaut mille mots. Au contraire, les mots ont un pouvoir évocateur au-delà du visuel. Le poète Lucien Francoeur l’exprime ainsi : « … ma seule hygiène, une course folle sur feuille blanche, la chasse aux mots, ceux qui en disent plus long que le texte et mille fois plus qu’une image… »

Il y a tout un pouvoir de vie dans les souvenirs. Quand l’écriture s’en empare sous la plume d’un écrivain tel García Márquez, la véritable histoire des peuples nous est révélée. « Vivre pour la raconter », c’est à lire. Voilà une magnifique contribution à l’histoire du peuple colombien.

Qui sait Urgel, peut-être un incident fera jaillir un jour un souvenir tel que ta plume se fera passion au bout de tes doigts. À chacun ses souvenirs.

 

toute en souvenance

Alvina

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