Lettre vagabonde – 29 septembre 2004

Quand ils mourront les poètes

 

Salut Urgel,

Un poète est passé. Ses mots resteront plus longtemps que lui. Guy Marchamps a du souffle, du courage, de la persévérance et du talent. Il porte la poésie comme le quêteux sa besace par monts et par vaux. C’est un marchand de poésie; il contribue à faire connaître des auteurs du monde entier. Cofondateur de la revue Le Sabord, il est aussi un des principaux animateurs du Festival international de poésie de Trois-Rivières.

Les poètes tentent par de multiples moyens d’atteindre les gens, de leur insuffler des mots de vie et de survie. Le poète a besoin de nous. Nous avons besoin de poésie. Le rôle de la poésie n’est pas seulement de nous distraire; elle agit sur nous pour consoler, mettre en garde, aider à survivre et à surmonter les difficultés. Ce n’est pas  pour rien que les poèmes circulaient dans les camps de concentration nazis. Je suis convaincue que la société est victime de la technique et de l’électronique et passe outre aux voies du cœur. La tâche du poète est de nous maintenir la tête au niveau du cœur. Guy Marchamps exprime dans « Poème d’amour à l’humanité » un des rôles du poète :

                                   « Selon que je sache

                                   que mes mots ne changeront

                                   rien à la vie

                                   mais je concède le fait

                                   qu’ils puissent servir un jour d’oxygène

                                   à quelqu’un

                                   comme ils m’ont permis

                                   de respirer »

Guy Marchamps était l’invité des trois rencontres littéraires dans la baie des Chaleurs en septembre. Si peu d’adultes ont assisté à ces rencontres que je me demande si la poésie n’est pas en train d’agoniser sous notre indifférence. Le malaise ne date pas d’hier et n’est pas limité à cette région.

Le Festival acadien de poésie aura lieu à Caraquet du 7 au 10 octobre. Qui viendra écouter Louise Desjardins avec ses textes qui enfoncent le mur du silence :

                                   « Tu ranges ta rage et ton râteau

                                   Derrière ta migraine

                                   Tes volées de bois vert

                                   Éclatent et claquent

                                   En pleine figure

                                   Tu ne t’excuses jamais »

Qui assistera à la lecture de poèmes par l’auteur engagé qu’est Raôul Duguay :

                                   « … c’est le silence planant au-dessus des vers

                                   qui leur donne un espace pour s’envoler

                                   c’est le mystère qui respire entre les mots

                                   qui les ouvre sur un inconnu magnétique… »

Qui sera au rendez-vous quand jaillira de la bouche d’Hélène Monette des textes percutants :

                                   « … moi, quand je fais un vœu

                                   tout s’éteint

                                   et je retrouve mon chemin dans la noirceur

                                   en louvoyant entre la fantaisie

                                   et les arbres creux et morts qui me regardent

                                   hurler à la lune

                                   mes prières ridicules… »

Sylvain Rivière lira à qui, ses grandes enjambées de vers au goût du large :

                                   « … Je m’étais penché

                                   Sur le bord du monde

                                   Pour donner à boire à la lune

                                   Elle m’a saoulé

                                   D’éternité »

Qui sera au rendez-vous quand Eric Cormier, David Chémarie, Pierre-Raphaël Pelletier et Geneviève Levesque de l’Acadie, la Louisiane, l’Ontario et le Québec puiseront au trésor des mots dans le coffre de la langue à vous offrir ? Qui boira à la source poétique des créateurs littéraires ?

La Péninsule acadienne se prépare à l’une de ces fortes marées de poésie. J’aimerais inviter les gens à s’approcher des vagues, à goûter l’embrun, à renifler l’air salin et salubre des troubadours de mots. Peut-être, si nous étions plus nombreux au rendez-vous, Dyane Léger ajouterait une strophe à ces vers :

                                   « Il me semble

                                   que je suis si loin de vous

                                   si loin »

Au festival, il circule une énergie contagieuse quand plus d’une douzaine de passeurs d’idées et d’émotions nous racontent la vie autrement. J’aime assister à l’interprétation du monde dans ces rencontres intimes et intenses où même l’espoir se réinvente.

J’ai une idée!!! Que dirais-tu Urgel, si on partait un  projet genre « Adoptez un poème ». A chaque mois, chacun choisit un poème qu’on offre à l’oral ou à l’écrit à nos copains et amis. On leur demande de faire de même. Douze poèmes nous habiteront chaque année et des centaines d’autres côtoieront les nôtres. Je rêve peut-être en couleurs mais je préfère ça à rester muette dans le noir.

Au cas où tu dirais oui au projet, je t’envoie un petit premier tiré d’un bestiaire de Guy Marchamps :

                                   Le caméléon change de couleur

                                   Le serpent change de peau

                                   L’homme change de char

 

 

Alvina

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