Lettre vagabonde – 3 mars 2004

L’attachement, le détachement et les entre-deux

 

Salut Urgel,

Dans le Devoir du vendredi 27 février, Josée Blanchette dressait un magnifique portrait de l’attachement, dans sa chronique intitulée « Le p’tit babe et le p’tit vieux. » L’air de rien, elle profite de son expérience pour tisser les liens des uns avec les autres, de la naissance jusqu’à la limite du parcours. Une rusée Josée Blanchette. Elle vise sur le vif de la vie, celle-là même qui mène à la mort. Le lien tendre et précaire entre l’arrière-grand-père de quatre-vingt-quinze ans et l’arrière-petit-fils de cinq mois s’insère au cœur des mots. Une mémoire se sème et s’infiltre à travers le contact humain. Il n’y a pas d’âge pour les câlins.

Il a de la chance le p’tit vieux de Josée Blanchette. Un petit bébé qui se balade dans les bras d’un petit vieux ou d’une petite vieille «dans le placard à vieillards » n’est pas coutume. D’ailleurs les enfants n’ont que de rares contacts avec les personnes âgées et presque plus avec leur mort. En vois-tu des enfants au salon funéraire lors du décès d'un des grands-parents ? Ils accompagnent rarement leurs parents dans les hôpitaux. La maladie et la mort, ils ne connaissent pas. Ce sont des étapes de la vie peu fréquentées et même considérées peu fréquentables.

Les enfants grandissent et deviennent des adolescents et là la mort, ils en font l’expérience. Je devrais dire plutôt qu’ils l’expérimentent. Elle leur arrive par le suicide d’un des leurs. L’événement tragique prend l’avant-scène. Les médias en parlent. La mort planifiée est publicisée, la victime est vedette, le récit de sa vie, un «thriller». Une véritable escouade envahit les écoles : des thérapeutes avec leur thérapie; des psychologues avec leur psychologie, des travailleurs sociaux et la sociologie. On scrute partout à la recherche d’indices provocateurs de suicide. Un roman sera peut-être mis au banc des accusés. Une chanson peut représenter également un danger mortel. Allons savoir. Moi, je n’y crois pas. Un journal m’apprenait l’installation prochaine d’une clôture élevée sur le pont Jacques Cartier à Montréal afin de prévenir les suicides. La mort s’atteint autrement. D’ailleurs, nous en serons tous atteints un jour.

Les adultes vivent la mort autrement, c’est normal. Ils savent qu’ils vont mourir un jour sans avoir à faire trop d’efforts pour en arriver là. Plus ils avancent en âge, plus ils en parlent. Parmi mes proches, certains veulent être incinérés, un point c’est tout. Sans veillée au salon, sans funérailles et sans sépulture. Qu’arrive-t-il à ceux qui restent dans tout ça ? Après tout, des parents, la famille et les amis, c’est plus qu’un simple passage dans une vie. Les émotions et les sentiments posthumes n’en peuvent plus de chuter dans le néant de nos morts sans traces. C’est désespérant d’entendre une vieillesse en devenir parler de sa mort comme d’une affaire à régler au plus vite, une affaire qui ne semble concerner que soi.

Il y a eu des bébés-éprouvette, l’insémination artificielle et déjà, le clonage. La vie entre par des  voies audacieuses. Tente-t-on d’arriver à la mort des chemins inédits également ? Je te parle d’une mère qui extirpe à sa fille la promesse de lui injecter un produit mortel si jamais, dans sa vieillesse, elle se retrouve au foyer, dépourvue de toute autonomie. Quand une grand-mère demande à sa petite-fille de lui administrer une dose fatale de médicament si elle se retrouve dans la même situation que la précédente, il y a lieu de s’inquiéter.

Il y a de quoi s’alarmer depuis qu’éclate scandale après scandale dans les établissements pour personnes handicapées  ou âgées. Le drame à Saint-Charles Borromée a déclenché une vague de terreur. Les personnes maltraitées dans des foyers de soins s’avèrent nombreuses. Les actes de cruauté sont dénoncés au grand jour. Qui veut vivre ça ? On pourrait reprendre un film genre la vieille Aurore, grand-mère martyre. Amnistie internationale dénonce les tortures dans les prisons et voici notre société qui en exerce dans les foyers, parmi la population la plus vulnérable.

Il y a des similitudes entre l’enfance et la vieillesse : les deux sont vulnérables et dépendantes des autres. La différence, c’est que des personnes responsables et aimantes s’occupent des enfants sur le plan affectif et social. Les vieillards sont pris en charge par des institutions, des politiques et des étrangers. Leurs pleurs et leurs plaintes  émeuvent moins que celles d’un bébé. Il est impensable d’oublier un bébé un jour dans sa couchette. Des vieillards sont oubliés des leurs durant des mois dans ce que Josée Blanchette appelle «un placard à vieillards.» Manquer d’air et de soins, de liberté et de dignité, de compassion et d’affection, ça assèche et ça révolte. Pas étonnant que certains veuillent éviter l’écueil des foyers afin de ne pas en subir les horreurs.

Mais tout n’est pas si noir. Il ne faudrait pas tomber dans la peur que cherchent à promouvoir quelques prophètes de malheur. Quand une injustice grave est dénoncée, des mesures sont prises afin de remédier à la situation. C’est le cas des foyers de soins.

La vieillesse comme toutes les étapes de la vie est plus facile à supporter quand on n’est pas seul. L’attachement, ça se tisse par des contacts, ça se solidifie par la tendresse et ça se perpétue par la présence. Je souhaite à bien des enfants de côtoyer l’avenir auprès des petits vieux et des petites vieilles. Ils ne grandiront que mieux.

Voilà Urgel, j’ai tergiversé en les méandres de l’attachement, du détachement et des entre-deux. Espérons que tu as pu me suivre sans trop de confusion.

 

amitiés

Alvina

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