Lettre vagabonde – 5 mai 2004

L’enthousiasme ne court pas les rues

 

Salut Urgel,

T’es-tu déjà arrêté à écouter les expressions toutes faites qui courent les rues ? Les gens se croisent, s’arrêtent et se saluent souvent en ces termes.

« Comment ça va ? »

« Oh ça va. Faut bien que ça aille. On n’a pas le choix. »

Une autre entrée en matière, c’est la météo; ça casse la glace même en juillet.

« Enfin, il fait soleil. »

« Oui mais ils annoncent de la pluie pour demain. Qu’est-ce que tu veux, on n’a rien à dire là-dedans, on n’a pas le choix. »

D’autres expressions similaires sont en vogue : « Ce n’est pas nous autres qui mènent. On ne peut rien faire pour ça. Tout est décidé à l’avance de toute façon. » Chaque expression est suivie du sempiternel « On n’a pas le choix. »

C’est assez pour ensevelir l’enthousiasme de quiconque sous une couche d’ennui. Quelle est la cause de ce manque d’enthousiasme, de ce défaitisme à base de mots. Comme si on n’avait plus accès aux choix d’être et d’avoir. On dirait que tout est déterminé, figé et coulé dans un immuable destin. Je plains les secrétaires, les caissières et les réceptionnistes qui entendent ce discours continuellement dans les endroits publics.

L’enthousiasme ne court pas les rues. Les mots décrivent nos états d’âme, révèlent le pouls d’une société. A force de s’ancrer dans nos pensées, le langage que nous utilisons soit freine nos élans soit nous propulse en avant. « Les mots font et fondent les choses » déclare le poète Paul Chanel Malenfant. Je ne prétends pas faire l’analyse d’un malaise  social, mais quand s’affaisse l’enthousiasme autour de moi, je réagis. Quand l’indifférence, le désabusement et la démission semblent être le lot de plusieurs, quelque chose ne va pas.

Louis Pasteur avait pour l’enthousiasme une très haute estime. Il l’exprimait ainsi :

« Ce sont les Grecs qui nous ont légué le plus beau mot de notre langue : le mot enthousiasme du grec en theo, un Dieu intérieur. »

Un auteur anonyme ajoute :

« Je crois que l’on perd l’enthousiasme quand on cesse de rêver, de faire des projets et d’oser être. »

Quand l’enthousiasme se retire, elle fait place à l’ennui, l’uniformité et la morosité. Le célèbre écrivain Louis Ferdinand Céline écrit :

« L’homme est un être sentimental. Point de grandes créations hors du sentiment, et l’enthousiasme s’épuise chez la plupart d’entre eux à mesure qu’ils s’éloignent de leur rêve. »

Si je pouvais dessiner le portrait de l’enthousiasme j’y mettrais les traits de l’admiration, du ravissement, de l’ardeur et du pouvoir de création. Puisque je suis lectrice et non artiste, je refais souvent le plein d’enthousiasme par la lecture d’écrivains tels Robert Lalonde, Pierre Bertrand et de ces poètes qui rêvent à même nos rêves. Robert Lalonde entreprend « d’engendrer la joie avec les mots » et y réussit ; il nous éveille à l’action.

« Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, c’est le désir, la lutte pour le désir. Nous voulons être heureux sans le désirer, sans lutter. Nous voulons, exigeons, réclamons. »

Avec de l’enthousiasme, on peut traverser les pires événements. Ça n’apportera pas nécessairement le bonheur mais ça nous permet de rêver de l’atteindre. Nous pouvons plus sûrement y accéder. Le philosophe Pierre Bertrand nous incite également à l’enthousiasme quand il parle ainsi des événements :

« C’est par tous les événements qui nous métamorphosent, tous les défis et les épreuves qui nous blessent et nous altèrent, que nous devenons ce que nous sommes, ou plutôt que nous sommes ce que nous devenons. »

Pourquoi pas accumuler des mots vivants et vivifiants dans notre vocabulaire afin de se prémunir d’une bonne dose d’enthousiasme et la propager. On ne peut ni rêver ni agir sans.

Je te quitte pour me plonger dans la lecture du tout dernier essai de Riccardo Petrella « Désir d’humanité, le droit de rêver. » Conserve ton enthousiasme Urgel, il est contagieux.

 

amitiés,

Alvina

 

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