Lettre vagabonde – 6 octobre 2004

Marcher pour avancer et grandir

 

Cher Urgel,

J’arrive tout juste d’une randonnée dans le sentier international des Appalaches en compagnie de mon amie Lilianne. Notre but : s’aventurer dans le canyon Clark Nord. La fin septembre s’annonce chaude et chaleureuse avec le thermomètre qui mélange ses degrés d’été à la saison automnale en pleine métamorphose.

De bon matin nous sommes fin prêtes. Marie-Claire nous conduit à Saint-André de Restigouche où nous prenons le sentier en direction du refuge Le Corbeau. Le ciel est clair, la piste facile même si l’ascension nous conduit à 473 mètres d’altitude. Elle longe un ruisseau, la traverse en premier sur un petit pont de rondins qui roulent sous nos pas. Des pierres et des corps d’arbres facilitent des enjambées sans mouiller les pieds.

En début d’après-midi nous arrivons à destination après huit kilomètres de marche, de silences, de conversations et d’étonnement devant la beauté sauvage des lieux. En parcourant le sentier, nous parcourons nos souvenirs. L’enfance nous accompagne partout Lilianne et moi. Notre amitié date et dure. Avant nos premiers pas, nous nous fréquentions déjà à travers les rencontres de nos parents. Quand j’y pense, ça fait plus d’un demi-siècle qu’on se connaît et se côtoie. Si la mémoire se perd faute de se raconter, ce n’est pas notre cas. Si chaque pas nous fait avancer, chaque souvenir nous projette vers une étape de l’existence où renaît un pan de vie quasi en entier. Ça donne l’impression d’avancer et de grandir dans le temps haut en espace.

Les sens sont aux aguets, en ébullition aussi, tant il y a à voir et à revoir autrement. Toutes les couleurs d’automne s’étalent sous nos pas et sous nos yeux. Le panorama nous entoure avec une intensité tel que nous vivons un pur moment d’extase. On dirait mon âme fusionnée aux couleurs vives d’un tableau de Vincent Van Gogh. Nous prenons le temps, tout notre temps, celui du jour chaud et ensoleillé, celui des années qui nous précèdent et nous suivent pas à pas. Les souvenirs reviennent plus clairement dans un rythme lent et relaxe.

Nous atteignons le refuge Le Corbeau avec une faim de loup. Avant de manger, nous nous gavons du paysage qui s’étend de sommet en sommet. Des montagnes exposent leur flanc orangé, rouge, ocre et rosé parmi le vert sombre des conifères et le vert tendre de certains feuillus résistant au changement. A quelques mètres du balcon, surgit le vide. C’est le canyon Clark Nord : notre destination demain.

Le point d’eau se trouve à  300 mètres plus bas, au ruisseau Clark. Munies seulement d’un petit sac à dos rempli de bouteilles vides et de nos bâtons, nous descendons en équilibre précaire au fond du précipice. De l’eau, agitée par une foule d’obstacles,˚ monte une clameur assourdissante. Le goût de la découverte nous incite à suivre la source en aval. C’est l’état sauvage à son paroxysme : bois pourri, mousse épaisse, rideaux de broussailles et sol spongieux. Insouciantes et toute à la folie de l’aventure, nous nous arrêtons que lorsque des arbres tombés imposent une barricade. Le ruisseau se change en chute à cet endroit. On fait demi-tour. Etourdies par le bruit de l’eau, nous manquons le sentier en revenant sur nos pas. Aucun point de repère dans ce fouillis, tout se ressemble. Nous avons finalement chacune de notre côté marqué une trace à force de va-et-vient avant de tomber à nouveau sur la piste qui mène au refuge. Ouf! Nous voilà soulagées. Il y avait une incitation à la prudence là-dedans.

Comme d’habitude, à l’heure du répit et du repos, nous lisons et écrivons. Lilianne a son Rimbaud et Marguerite Yourcenar. J’ai mon poète Zéno Bianu et Kressman Taylor.  Nous laissons la place au silence qui habite les lieux. Il faut se coucher tôt; demain le canyon nous attend.

Puisque nous revenons dormir au Corbeau, notre sac à dos est délesté d’une partie de son poids quand nous prenons le sentier vers le canyon Clark Nord. Certains endroits sont escarpés comme la face d’un bœuf. Une corde facilite la descente. Le soleil reste suspendu au-dessus du précipice. Il s’aventure rarement au fond de la crevasse. Le sentier suit le ruisseau entre le courant de plus en plus fort et les rochers de plus en plus imposants. On aboutit droit sur un mur, un cul-de-sac monumental. Sur l’autre rive, une plaquette bleu et blanc indique le sentier. En bas gisent deux troncs d’arbres géants entourés de corde, coincés parmi les roches. C’était le pont. Le courant est trop fort, l’eau trop profonde pour s’aventurer là à gué. De retour sur nos pas Lilianne découvre un endroit propice à la traversée. Les pantalons roulés et pieds nus, nous rentrons dans l’eau glacée qui nous arrache du gosier la gamme au complet. Il faisait 0˚ C ce matin-là. On se rechausse, on repart en défrichant un chemin jusqu’au sentier. De jeunes épinettes nous arrosent généreusement au passage, les pieds nous enfoncent dans une végétation décomposée. Enfin, on atteint le sentier qui monte vers une muraille en se rétrécissant dangereusement. Des cordages accrochés aux arbres saxifrages servent de rampe. Nous butons sur un mur brut avec un espace d’environ 20 cm de large sous les pieds. A droite, le vide et le cours d’eau. Plus loin, des cordes sont attachées à deux arbres qui osent se mesurer à la falaise dans un audacieux face à face. Tenant les deux bâtons d’une main et le cordage de l’autre, nous réussissons à vaincre cet obstacle. Juste après, une autre parois de pierre nous attend et doit être contournée en marchant dans l’eau. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » dirait Corneille. Pieds nus sur quatre mètres, nous atteignons à nouveau le sentier. A peine dix minutes plus loin, voilà qu’il faut à nouveau traverser le ruisseau qui s’est élargi. Là vraiment, le gros bon sens de Lilianne nous enjoint de faire demi-tour. Les mains et les pieds sont gelés et douloureux. Les pierres coupantes ont laissé leurs traces.

Nous revenons avec la satisfaction d’avoir exploré un secteur du canyon, son cours d’eau turbulent et capricieux, ses murailles de pierre tantôt brunâtres, tantôt noires comme du charbon sur un sentier propice à l’alpinisme. Tout à notre bonheur, nous trouvons l’énergie d’entreprendre d’autres sentiers en forêt. La journée se termine avec un bon feu de bois, des livres et des pages d’aventures à inscrire dans mon carnet et en nos cœurs. Le soleil couchant offre un dernier spectacle haut en couleurs. Nous avons fait bonne provision de curiosités à transformer plus tard en souvenirs. Demain, nous quittons la forêt du silence, du mystère et de l’isolement.

J’ai exploré un autre visage des Appalaches, laissé mes sens parcourir ses secrets, renoué avec la mémoire de la terre. Il reste de ces longues randonnées « quelque chose qui ne meurt pas. « Je rencontre souvent l’enfance sur les sentiers, j’en saisis les images, me berce de ses illusions et m’imprègne de son inconscience. J’ai la chance d’avoir une compagne de randonnée et une amie comme Lilianne. Ça permet de poursuivre des rêves qui prennent leur source dans l’enfance qu’on s’est  donnée.

Je saisis bien tes propos Urgel quand tu affirmes atteindre le bonheur lors de tes longues marches dans la toundra. David Le Breton dans « Eloge de la marche » décrit ainsi cet état d’âme :

            « La marche est une ouverture à la jouissance du monde car elle

autorise la halte, l’apaisement intérieur, elle ne cesse d’être un

corps à corps avec le milieu et donc de se donner sans mesure

et sans obstacle à la sensorialité des lieux. »

 

 Alvina

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