Lettre vagabonde – 7 janvier 2004

L’Hirondelle, un endroit où aller 

 

Chère Dianne,

Un jour, un chalet en forme de grand A était à vendre. Tu l’as acheté. Un nid d’hirondelles s’accrochait à la façade du côté de la mer. Un couple y couvait tranquillement ses œufs. Tu leur as laissé de la place. En leur honneur, tu as nommé ton chalet l’Hirondelle. Le nid, toujours là, est devenu un symbole.

À l’été, il abonde en ton chalet foules et festivités et tous les petits plaisirs des belles rencontres. Il est possible de vagabonder en solitaire quand on a besoin de ces moments indispensables. Tôt le matin, je m’approprie la grève, parcourant l’estran en quête d’air pur et des couleurs du soleil levant. J’aime partir en canot sur une mer étale comme à l’aventure. Le canot glisse jusqu’au ruisseau Mongo et plus loin encore, jusqu’à l’anse. Il glisse aussi sur mes réflexions et les rames battent la mesure de mes rêves. Le mouvement lent de l’embarcation donne l’univers à voir. À l’Hirondelle, Dianne, les rencontres, les repas et les fêtes se succèdent, emplissant la saison de petits bonheurs. À chaque été, s’ajoutent de nouveaux visiteurs. Des repas pris à l’extérieur dans la gloriette, les convives entassés, il y en a eu à la tonne. Seules les moustiques n’y ont pas accès. Le pique-nique à la grève où l’on fait griller les saucisses sur des tiges au-dessus d’un feu en a attiré plus d’un. Les feux de grève se prennent bien à toute heure. Le soir, on l’entoure de nos voix, de rires, de chants et de bonnes conversations. Nos confidences atteignent les étoiles. Les étoiles illuminent de nouveaux projets.

Une baignade à marée montante, quand le soleil et les vagues dansent dans la chaleur du jour, nous rend la liberté. Les baignades de nuit sont encore plus douces et énergisantes que celles de jour. L’eau froide éloigne les moins audacieux. À part quelques amis, nous sommes les seules à profiter de la gigantesque piscine salée.

Ceux qui s’adonnent à l’observation d’oiseaux sont bien servis ici. Les mésanges à tête noire ne sont pas les seules à virevolter dans les bouleaux et les épinettes autour du chalet. De mai à novembre, les oiseaux aquatiques, les canards surtout s’aventurent jusqu’à la rive. J’ai observé la bernache du Canada, le héron, le cormoran, le morillon et l’eider en groupe ou en couple. Le huart chante quotidiennement sa mélancolie. C’est un habitué des lieux et je profite de sa présence.

Mais c’est l’hiver durant la grande métamorphose que ton chalet devient un refuge unique en son genre. Tous les autres chalets se vident. La neige s’installe, le froid aussi. Le calme rôde et dépose son silence tout autour. La baie se fige, se glace et s’étend tel un désert sur des kilomètres de surface blanche. C’est alors que j’arrive munie de mon saint-frusquin hivernal. Les bottes, les raquettes et même les skis de fond sont prêts à servir. Il n’y a pas que moi qui arrive à l’Hirondelle prête pour l’aventure. Marie-Claire se pointe avec ses gréements de pêche. Quelques fois accompagnée de ses amis Lilianne et Normand, mais le plus souvent en solitaire. Marie-Claire, debout au-dessus de son trou dans la glace, fait danser sa ligne pour attirer les éperlans. Quand la pêche est bonne, elle peut en rapporter une centaine. Souvent elle revient transie après des heures de gel et de patience avec quelques éperlans au fond de son seau.

Toi Dianne, tu profites des glaces dures et dénudées pour chausser tes patins. On dirait que c’est la mer qui te porte. Tu trouves toujours des adeptes pour t’accompagner. Nous marchons en raquette jusqu’à l’anse de Pointe-à-la-Garde où  des petites cabanes, « des shanty » se dressent éparses sur l’étendue glacée. Lorsque nous chaussons nos skis, Lilianne et moi devenons des aventurières du Grand Nord perdues dans la toundra. J’adore la sensation de vulnérabilité que me procure la marche sur la baie des Chaleurs un jour de grand vent et de poudrerie. Cette année, exceptionnellement, la mer est au beau bleu. Ce sont donc les sentiers de montagnes qui m’invitent hors du chalet. Du sommet, j’ai une vue époustouflante sur la baie des Chaleurs.

Sais-tu ce que j’apprécie par dessus tout de l’Hirondelle l’hiver ? C’est la solitude qui couve, l’ambiance créée par l’environnement. Il n’y a plus que l’essentiel qui m’invite à vivre en toute simplicité. Je prépare un feu dans le foyer. Je choisis un bon livre et une chaise berçante. Voilà que les étincelles des mots s’illuminent d’autant d’ardeur que celles du feu dans le foyer. Ça se prête bien à des rêveries au bout du stylo plume ici. Raôul Duguay affirme que « la solitude est le royaume de la créativité. » Le temps se perd quelque part au loin. Les obligations s’envolent, les contraintes aussi. Il reste la paix, la sainte paix. J’ai l’impression d’être éloignée des villages, comme si j’hibernais lovée au creux de mon terrier, à l’abri et en sécurité. Les rares habitués qui se joignent à nous viennent également s’imprégner de l’ambiance privilégiée de l’Hirondelle en hiver.

Il est si rare de bénéficier d’un endroit en retrait, d’un espace où faire le vide. J’aime bien m’arrêter, me décrocher des activités quotidiennes. Je crois à l’importance de déroger à ses habitudes, de tenter l’imprévu et de retrouver un autre état d’âme. On a besoin de donner rendez-vous à la face cachée de soi, celle qui surgit du silence et de la solitude.

Merci Dianne de me donner l’occasion de séjourner dans ton chalet magique. Tu m’offres le privilège de rassembler les morceaux épars de mon être. Je souhaite à chacun un endroit semblable à l’occasion. Ça permet de cesser de s’agiter dans la trop grande vitesse du quotidien. Et comme l’écrit Élise Turcotte : « Ce que j’entends dans ce silence? Le bruit des choses vivantes. »

 

Alvina

 qui apprécie beaucoup

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