Lettre vagabonde – 8 septembre 2004

Ma rencontre avec un étonnant voyageur

 

Cher Urgel,

Ils augmentent en nombre et en âge diversifié les marcheurs de longues randonnées dans les montagnes de la Gaspésie. Le sentier international des Appalaches donne à vaincre, à explorer et à rêver sur des parcours tant ardus que magnifiques. Cet été, j’ai découvert un marcheur fascinant.

Un matin d’août, d’étonnants voyageurs montèrent à bord du grand jaune qui nous menait au pied du mont Jacques-Cartier. L’autobus bondé dut laisser derrière une douzaine de passagers. Un gros sac à dos s’installe sur le siège devant moi. Un petit homme se retourna et répondit à mon sourire. Je venais de rencontrer un Tartarin de Tarascon authentique et aussi attachant que celui de Daudet.

Christophe, le langage franc, le front fier, le corps en forme d’audace et de détermination, le cœur tout à son bonheur, m’explique du haut de ses neuf ans qu’il entreprend une longue randonnée. Sa sœur de huit ans, Joëlle et son père Michel l’accompagneront. Sa mère Joanne, sa sœur Sophie âgée de six ans et le frérot Filou de deux ans et demi sont aussi de l’expédition jusqu’au sommet du mont Jacques-Cartier. Moi qui aime les enfants et la marche, mon cœur affiche salle comble. L’ascension du mont Jacques-Cartier donne peu à voir du paysage sur ses premiers kilomètres qui traversent un boisé. Peu importe. J’ai mon sujet d’étonnement. Christophe marche en tête du peloton familial. Le petit Filou avance, soulève la botte et enjambe ces obstacles majeurs que sont pour lui les pierres. Il trébuche, se relève et bénéficie assez tôt du porte-bébé au dos de la maman. Mes deux amies et moi lourdement chargées devançons de peu la famille au sommet du mont Jacques-Cartier.

Ils en ont vu d’autres ces valeureux marcheurs. L’instigatrice des audacieux périples c’est Joanne. Elle a entraîné Michel dans le canot camping dès le début de leur fréquentation. Elle adore le camping d’hiver lors de ses longues randonnées de ski de fond. Elle a tenu à ce que Christophe, dès ses six mois, accompagne ses parents lors de l’ascension du mont Washington. Je suis subjuguée par la passion des parents et par les enfants passionnés de marche et d’aventures.

Les enfants poursuivent l’expédition d’une dizaine de kilomètres en montées, à travers des lits de roches immenses et instables. L’inukshuk devient l’unique balise. Ils traversent un boisé d’épinettes torturées aux corps nains et grisonnants. Tout comme les enfants, ces arbres qui résistent nous rappellent à la fois la force et la fragilité de l’existence.

Christophe nous rejoint à la fin de la journée au refuge le Tétras. Il s’écrase de fatigue sur le quai parmi nous. Il raconte son aventure, son émerveillement et les obstacles vaincus. Il arbore les qualités du bon marcheur : équipement approprié, détermination, fascination pour la nature et un moral à toute épreuve. Il plonge son regard sur le lac Samuel-Côté quand nous lui signalons la présence de jeunes canards arlequin en train de pratiquer d’acrobatiques plongeons. Il se conduit en noble chevalier quand se pointe sur le quai une Joëlle au bord de l’épuisement. Il l’aide à se débarrasser de son sac à dos, lui retire ses bottes et lui conseille de s’allonger.

Les enfants, sous les directives du papa, contribuent à la préparation du repas, au rangement et aux préparatifs pour la nuit. Joëlle a retrouvé son entrain, chante, fait des farces et taquine. Christophe me raconte ses lectures; le dernier Harry Potter lui a donné du fil à retordre. Ses films préférés : Indiana Jones et Le Seigneur des Anneaux. Il fait à main levée le tracé du trajet du lendemain. Je lui découvre des talents de cartographe.

Le Tétras affiche complet. La famille de trois, un jeune couple et nous occupons les huit lits. Quand les ombres s’allongent, que les couleurs se retirent et que les arbres se couvrent de crêpe noir, des étoiles s’allument. A l’intérieur, des bougies éclairent la table. C’est le moment que choisit Michel pour lire une histoire de Schtroumpfs aux enfants. Dans l’air frisquet, sa voix porte les petits bonhommes bleus jusqu’aux oreilles des grands à l’intérieur. Je lis à haute voix dans « Paroles du jour J » la lettre du soldat Robert Boulanger à ses parents. A la fin de toutes les histoires, du bonheur de ces rencontres, les huit randonneurs, en une complicité tacite se souhaitent bonne nuit. Chacun se retire. Les bougies sont éteintes. Les rêves peuvent venir.

Dès le petit jour, chacun s’affaire dans le refuge. Christophe est tout fin prêt le premier pour la grande traversée qui le conduira au delà du mont Xalibu. J’ai regretté avoir quitté trop tard le refuge pour faire un bout de chemin avec les deux porteurs d’enfance. J’ai la sensation d’avoir côtoyé en Joëlle une Isabella L. Bird et en Christophe un Jean Malaurie courageux et authentique. Qui sait, je retrouverai peut-être un jour en librairie, un récit de voyage du marcheur Christophe Brodeur. Heureuse que la randonnée de Christophe et de Joëlle ait eu une petite traversée dans la mienne.

Entre temps Urgel, si en parcourant les villages et les grands espaces au nord de la baie d’Ungava, tu aperçois un gros sac à dos qui avance à vive allure, empresse-toi de le rejoindre. Tu salueras pour moi le plus grand des petits randonneurs.

 

Alvina

 

 

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