Lettre vagabonde – 16 février 2005

Kadhy et moi

 

Bonjour Urgel,

 Un appel téléphonique, la voix au bout du fil m’annonce la mauvaise nouvelle : la mort de Khady Mane. C’était ma filleule. J’étais sa marraine. Nous avons pris contact par l’entremise de la Fondation Paul Gérin-Lajoie.

 C’est par lettres que nous nous sommes connues. Khady, à son entrée à l’école m’envoyait ses dessins. Son enseignante me fait parvenir ses rapports scolaires et des commentaires : « Votre filleule aime beaucoup la lecture même si elle comprend peu. Khady est une fille émotive mais qui aime beaucoup son travail à l’école. Votre filleule est très dévouée dans son travail. » Puis vinrent les lettres avec Bonjour marraine et les miennes avec Chère Khady. Elle écrivait « nous visiterons des parcs », et « voici un dessin pour vous » et moi de répondre des « je suis fière de toi » et « voici des livres car ton enseignante me dit que tu aimes lire ». Nous avions une passion commune : la lecture. Ce qui nous a le plus rapprochées Khady et moi, c’est l’espoir, elle d’apprendre, moi d’y contribuer modestement.

 On me dit que Khady était une fillette à la santé fragile. Elle n’a pas survécu au choléra malgré les soins prodigués. Mourir du choléra à neuf ans, jamais je n’avais imaginé d’être confrontée à cela. C’est une maladie qui ne touchait pas la nord-américaine que je suis. Jamais je n’aurais cru qu’une petite fille au bout du monde me rapprocherait autant d’elle. Graduellement, le Canada s’achemina vers le Sénégal, Saint-Louis m’est devenu familier et l’autre bout du monde était à ma porte. Toute une dérive de sentiments à cause de Khady bien installée dans mon existence. Il n’y avait plus de frontière qui tienne, ni physique ni affective. Si les vagues de l’Atlantique voyagent et accostent sur nos deux rives, la maladie et la mort ont suivi le même chemin. Le choléra est devenu une maladie à appréhender, à combattre à cause d’une petite Sénégalaise. La mort de Khady me laisse soudain incomplète.

 J’ai éprouvé beaucoup de difficulté à accepter en un même appel téléphonique, d’apprendre la mort de ma filleule et d’entreprendre des démarches pour aider une autre enfant là-bas, à Saint-Louis, au Sénégal. Je l’avais côtoyée si peu ma filleule. C’est en février 2003 que je devenais sa marraine. Elle s’est vite taillé une place dans mon univers affectif. Khady n’aura même pas vu ses dix ans. Sa date de naissance : le 25 février 1995. Sa langue maternelle, le wolof; sa religion, musulmane; la quatrième d’une famille de six. La mère est ménagère, le père ouvrier. Et moi j’étais sa marraine. Khady Mane, c’était ma filleule.

C’est fort la mort, ça vous traverse un océan, le cœur et la compréhension des choses. Pierre Bertrand a raison d’affirmer que « La force de la mort est telle, que, si elle ne nous tue pas, elle nous ouvre à tous les autres événements. »

 Dans quelques semaines, je recevrai par le courrier le dossier d’une autre enfant du Sénégal qui attend son entrée à l’école. Il m’arrivera avec sa photo et notice biographique. Dans une école à l’ameublement précaire, aux classes surpeuplées, au matériel insuffisant, viendra occuper la place de Khady une petite fille avec la soif d’apprendre et un besoin pressant d’instruction. Je me promets déjà d’écrire plus souvent, même de m’appliquer à dessiner au début, histoire d’être sur la même longueur d’onde. Je me sens déjà responsable et prête à lui témoigner beaucoup d’affection au cas où ça pourrait la protéger du choléra. Et chacune à notre bout du monde l’enfant et moi, nous chercherons l’espoir, celui qui rapproche les humains et démantèle les frontières des injustices.

Dans la langue de Khady, je te dis Ba benen (à bientôt)

 

Alvina

 

 

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