Lettre vagabonde - 21 septembre 2005

Des fourmis dans les jambes ou de plain-pied dans la fourmilière

 

Cher Urgel,

Ma première sortie avec le club « Des fourmis dans les jambes » eut lieu samedi dernier. La destination est le mont Albert et son circuit de dix-sept kilomètres. Ce sera mon initiation officielle. J’ignore leur rythme de marche et je ne connais que le chef du groupe le grand Boubou. Il est absent aujourd’hui.

Les dix-huit participants se rassemblent au stationnement. Hélène, la responsable de l’expédition, donne les directives. Bernard sera chef de file, Marie-France et Fernand au milieu. Personne ne veut accepter le rôle de serre-file. Hélène se voit dans l’obligation de l’assumer avec Rachel. Ces quatre personnes sont munies d’un téléphone. Je paie ma contribution. Hélène me remet ma carte de membre. Deux randonneuses du Nouveau-Brunswick Shirley et Donna se sont jointes au groupe. Hélène après un regard scrutateur les accepte.

Les directives d’Hélène me signalent clairement sur quel pied danser. Vous n’êtes pas ici pour vous extasier dix minutes sur les petites fleurs de la toundra qu’elle ajoute aux règles de sécurité. Le ton de la reine fourmi est formel. À suivre au pied de la lettre. En moins d’une minute la tête du peloton disparaît dans le sentier abrupt. J’entreprends ma quatrième ascension du mont Albert. C’est ma première avec un club de randonneurs.

Je comprends vite qu’avec « Des fourmis dans les jambes », mieux vaut être fourmi dans l’âme. Je saisis que les pauses sont à éviter. Habituée à ralentir pour observer un panorama, me pencher pour examiner une fleur ou identifier un oiseau, j’ai un rythme de marche instable. Je réalise soudain que j’ai été semée par le groupe du milieu. Je crois entendre derrière moi la voix des serre-files en compagnie de Shirley et Donna. Toute fourmi travailleuse que je suis, je presse le pas, accélère le rythme et monte monte droit devant.

Enfin je rattrape quatre randonneurs. Ils se sont arrêtés afin d’enlever un surplus de vêtements. Je fais halte, m’empresse d’enlever mes jambes de pantalon, les demi-manches et la veste et d’avaler une gorgée d’eau. Crois-le ou non Urgel, les quatre fourmis se sont volatilisées. Je me retrouve à nouveau seule sur la piste.

Quand tout le bataillon se rassemble au sommet, il est midi. Le premier détachement est arrivé à onze heures vingt, a mangé et s’adonne à l’observation de caribous en attendant que les derniers terminent leur repas et qu’Hélène donne enfin le signal de départ. À midi vingt, Hélène compte ses fourmis et hop en avant partons.

Je tiens à être une digne fourmi de la fourmilière et m’élance sur le sentier à mon rythme haute vitesse avec l’audace d’une Isabella Bird, la passion d’une Ella Maillart et l’entrain d’un Nicolas Bouvier. Me voici avec le groupe du milieu tandis qu’Hélène me cherche au sommet, m’ayant soudainement perdue de vue. Elle a signalé ma disparition à Marie-France qui s’empresse de lui téléphoner en me voyant apparaître à quelques mètres derrière elle.

Tout va bien comme dans le meilleur des mondes. Je saute d’une grosse pierre à l’autre en parfaite liberté. Et comme Saint-Denys Garneau, « c’est là sans appui que je me repose. » Les conversations vont bon train. Les fourmis sont courageuses, sympathiques et causeuses.

C’est à ce moment qu’une grande fourmi mâle à la crête blanchie m’aborde et lance « vous êtes je crois la doyenne du groupe. Vous avez de l’énergie. » Le vouvoiement et la doyenne ça m’a donné un dur coup sur la conscience existentielle. Pour la première fois j’avalais la grosse bouchée de vocabulaire choc du mot doyenne. En plus le grand gaillard me demande gentiment mon âge. Quand un homme aux cheveux blancs demande à une femme son âge, c’est qu’il la sait plus âgée que lui. Effectivement, il ne manque qu’une lune pour que je sois de dix ans son aînée. Il me félicite de ma résistance, de ma forme et y va d’une panoplie de compliments. Ça n’efface pas le mot doyenne.

Toute doyenne que je suis, il reste que j’étais la dixième sur dix-huit à la ligne d’arrivée. D’autres me suivaient de près, il me faut l’admettre. Je crois avoir prouvé que je n’étais pas une cigale ayant paressé tout l’été et que d’énergie j’étais bien pourvue.

Je conserve bon pied bon œil dans les sentiers en montagnes tant je me sens dans mon élément. Marie-France et moi avons réussi à nous attarder à l’admiration d’une fleur, à lancer des graines à un bruant à gorge blanche sans se mettre les pieds dans les plats. J’ai réussi à respecter mon rythme de vie tout en m’approchant du rythme de marche de la fourmilière.

J’ai déjà des fourmis dans les jambes en pensant à la prochaine randonnée de la fourmilière au sommet du mont Richardson. Une doyenne soit, mais une doyenne dans la moyenne dès que je mets les pieds dans un sentier. C’est le meilleur chemin que j’ai trouvé pour pénétrer dans l’étonnante et exaltante beauté du monde.

David LeBreton dans « Eloge de la marche » écrit : « Si le marcheur parcourt infiniment l’espace, il accomplit un périple égal à travers son corps qui prend la proportion d’un continent dont la connaissance est toujours en chantier. »

une bourlingueuse en montagnes

Alvina

 

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