Lettre vagabonde - 23 novembre 2005

Pour faire provision de dépaysement

 

Cher Urgel,

Le tunnel Louis-Hippolyte-La-Fontaine, la rue Sherbrooke Ouest, ma porte d’entrée sur Montréal. Évidemment, j’arrive en voiture. C’est novembre, le Salon du livre et mon aventure dans la ville. Le froid, la grisaille m’y attendent. Pour plus d’effet, une neige y laisse tomber son tapis lourd. Mes traces de pas imprègnent les trottoirs des rues Saint-André, Sainte-Catherine et Saint-Denis, histoire d’estamper mon visa de séjour.

Ma façon de parcourir une ville, c’est les pieds dedans, bien ancrés tandis que j’observe, renifle et ressens les palpitations et les humeurs urbaines. L’agitation se pointe à chaque coin de rue où se croisent les travailleurs, les chômeurs et les blasés toute catégorie confondue. D’un pas pressé, la bonne humeur et l’entrain leur enjambent le pas.

Des quêteux fréquentent les lieux, allongent la paume ou un verre en carton. C’est en causant que l’un prend ce que l’autre donne comme si nous étions sur la même longueur d’ondes. Près de la bouche de métro Berri-UQAM, au grand air logent les sans-abri sur le site même où un muret commémore l’œuvre d’Émilie Gamelin, la bienfaitrice des démunis. Les sans-abri du coin sont des hommes blancs méfiants et silencieux entourés de leurs chiens dociles et soumis. Ceux-là ne quémandent pas. Ils occupent le vide.

Je profite de chaque escale dans la ville pour marcher, scruter la foule, assister à des événements culturels et admirer l’architecture. Tous mes sens cherchent à s’imprégner des lieux urbains. Au musée des Beaux-Arts de Montréal, l’exposition « Le paysage de Provence » offrait à voir des tableaux de Vincent Van Gogh. Après tout, je me suis dit, Vincent vivait au rythme des sans-abri, paria de son époque.

Si je sympathise avec les maux des grandes villes, je suis aussi à l’affût de ses mots. J’ai fait mes premiers pas à l’intérieur de la toute nouvelle Grande Bibliothèque du Québec. Même que je suis dorénavant une abonnée. J’ai accès à trois millions d’objets imprimés dont un million de livres. Comme rituel d’initiation, au troisième étage, j’ai ouvert et reniflé les pages de l’édition 1934 « Des monts célestes aux sables rouges » d’Ella Maillart.

Une autre découverte : le marché Jean-Talon. C’est la convergence des nations sur des comptoirs d’alimentation. Un traité de bonne entente entre tous les fruits et les légumes. J’y ai rencontré des clients de toutes les nationalités. Mon ignorance dans le domaine agroalimentaire ne fait pas de doute. Une consolation : la vue et l’odorat se sont gavés d’une expérience mémorable. Il me manquait les mots pour doter ma mémoire de l’inoubliable.

Une escale à la Librairie du Square me ramène à l’univers des mots. Françoise Carrère est une libraire chevronnée, passionnée de livres et des auteurs. Michel Tremblay, Dany Laferrière et Robert Lalonde sont des habitués. Ma cueillette du jour : deux recueils de poésie de Philippe Jaccottet. Juste à côté, le café Les Gâteries a la réputation d’être le rendez-vous des écrivains. Justement Marie-Claire et moi y avons pris un repas avec Robert Lalonde.

Jeudi c’est le grand jour. Le Salon du livre de Montréal se tient à la place Bonaventure. La métropole est proclamée capitale mondiale du livre par l’UNESCO d’avril 2005 à avril 2006. J’ai la fébrilité d’un enfant lors de sa visite au Père Noël. Ma liste est longue, irraisonnable. C’est que je n’arrive pas à assouvir mon petit creux pour les livres. L’appétit augmente en bouquinant. Quatre jours dans une mare de cent vingt mille visiteurs et des milliers de livres. Je me faufile d’un stand à l’autre, m’installe le temps d’une table ronde ou d’une entrevue avant de repartir à la recherche d’un livre clé, d’un auteur à rencontrer. Urgel, je te conseille « Éloge des petits riens » de Geneviève Robitaille. Un récit de quatre-vingt-trois pages à relire trois fois. Elle m’a accompagnée dans les couloirs, le métro, à la table avec préséance sur mon assiette tant je n’avais d’appétit que pour « Éloge des petits riens. »

Que je marche les rues avec les gens dedans ou lise les livres avec la vie dedans, le parcours dévoile le même pays, unique. La fiction frôle le réel et la réalité se nourrit d’imaginaire. Dans mon sac à dos, le goût de l’errance s’empile avec celui de la connaissance. Sur le parcours sacré des rues et des livres, je continue de remplir mon sac à dos, d’assouvir mon esprit curieux, d’alimenter l’espoir. J’ai le goût de clamer avec Geneviève Robitaille : « Mon imaginaire ne crée que de la réalité. » La route des mots conduit indéniablement à la route des sens. Et mes plus beaux voyages aboutissent dans des découvertes littéraires, lues ou écrites.

Le Salon du livre de Montréal, c’est la Compostelle de la littérature. José Acquelin ajouterait « qu’écrire, comme tout autre art – y compris celui de voyager – n’est rien d’autres que voyager en soi, dans le soi, par le soi. » Et tous les livres que je me suis procurés m’y ramèneront sans cesse.

Alvina

 

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