Lettre vagabonde - 8 juin 2005

« Comme un long voyage dans le pays des mots… »

 

Bonjour Urgel,

Depuis la mort du poète Gérald Leblanc, j’ai écouté, lu et regardé des reportages, des bulletins de nouvelles, des témoignages et des hommages. Que ce soit à la radio, à la télévision, sur Internet ou dans les journaux, tous ont su parler du poète en termes élogieux et touchants. De cet homme de mots, j’aurais cru entendre un grand nombre d’extraits de ses œuvres. La denrée fut rare, à compter sur le bout des doigts en fait.

La littérature est trop souvent réduite au silence dans quelque zone obscure de la vie des arts. Les œuvres d’art ont des places privilégiées dans les établissements publics, dans les galeries d’art, devant des édifices et même à l’intérieur de nos maisons. La musique et la chanson résonnent en tous lieux, l’accès est illimité. Et si on donnait une chance égale à la littérature en lui accordant sa part de visibilité.

On dirait que l’écriture sert uniquement à afficher des messages publicitaires qui enlaidissent et n’ont qu’un but : appâter le consommateur. Si les grosses compagnies et les petits commerçants placardent le paysage, les rues, les murs et les poteaux de leur publicité, pourquoi ne pas accorder également aux écrivains un espace visible. Si les mots du commerce s’affichent, les mots littéraires le peuvent. Que ce serait grandiose d’entrer à Moncton et voir un panneau de bienvenue affichant un texte de Gérald Leblanc comme « Moncton nous attend, retient son souffle et ouvre les bras, enfin, pour nous accueillir dans les nuits insondables de sa magie. » Dans les bars de la ville, entre les écrans de télévision, il y aurait des textes d’écrivains de la province ou du pays. Dans les restaurants, un espace, serait accordé aux auteurs, égal à celui attribué aux artistes visuels. Il serait vivifiant de retrouver sur la table d’un café, « … une idée, c’est un soleil du matin et ça donne envie d’inventer et d’aimer la vie quand on s’y met ensemble » d’Hélène Harbec. Au mur d’un restaurant, « Pour que la poésie soit expérience, qu’elle soit d’abord transformation. » de Serge Patrice Thibodeau ou « Laissez-nous inventer des courants d’air/aérer l’étouffement. » de Rose Després et des mots d’Herménégilde Chiasson, de Jean-Philippe Raîche ou de Christian Roy parsemant les lieux publics. Pourquoi ne pas ajouter avec les revues des textes littéraires dans toutes les salles d’attente. Je rêve du jour où des poèmes seront ajoutés aux menus de restaurants, aux dépliants dans les chambres d’hôtel et aux guides touristiques.

Déjà, j’avais trouvé au café du Centre culturel Aberdeen de Moncton, des œuvres d’auteurs acadiens à consommer sur place. Des livres étaient accessibles sur une longue tablette. C’était une idée géniale. Dans un petit village de l’état de Pennsylvanie, un restaurant offrait un livre gratuit à chaque client. Sur les murs, des photos d’écrivains. Je n’ai jamais oublié cette expérience unique. Paris a son Jardin des poètes. Les textes sont gravés sur des plaques accompagnés d’une notice biographique de l’auteur. J’aimerais voir plus de sentiers de poésie semblables à celui de Saint-Venant-de-Paquette au Québec ou en plus modeste tel celui de Pointe-à-la-Garde en Gaspésie. Les universités pourraient prendre modèle sur celle de Laval à Québec où des textes de Félix Leclerc sont inscrits sur des pierres massives à l’extérieur.

Les livres confèrent une réalité aux lieux et témoignent de notre identité. Michel Tremblay a fait connaître Montréal, Louise Desjardins, l’Abitibi et Gérald Leblanc a mis Moncton sur la carte. Il reste à reconnaître l’importance des auteurs et à marquer ces lieux de leurs traces d’écriture.

Le goût de la lecture et la liberté de penser ne s’attrape pas nécessairement dans une salle de classe. Les livres ne sont pas si accessibles que l’on pense. La poésie elle, à peine si on la trouve chez le libraire. Souvent, ce sont les mots des écrivains qui nous apportent inspirations, savoir et plaisir. On lit aussi « parce que nous voulons apprendre, sourire ou oublier », ajouterait Alberto Manguel, le grand auteur lecteur. Et si la lecture devenait un acte public ? Gérald Leblanc et ses semblables ne crouleront pas derrière des murs de silence pour ressurgir uniquement à l’anniversaire de leur naissance ou de leur mort si on leur donne la place qui leur revient.

Le 4 avril 1998, au Salon du livre d’Edmunston, Gérald Leblanc a ainsi autographié mon exemplaire de Moncton Mantra : « ce Moncton Mantra comme un long voyage dans le pays des mots avec lesquels témoigner de la passion de vivre et d’écrire. » Nous qui aimons lire Urgel, souhaitons que les mots littéraires habitent autant les lieux que les pigeons dans la ville. Ils seront nos ailes de liberté.

Alvina

 

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