Lettre vagabonde – 9 février 2005

Le train-train du temps sur les rails

 

Salut Urgel,

Le dernier voyage en train : destination Ottawa. La nouvelle gare de Campbellton afficherait froide et banale, semblable à toutes les gares modernisées, si ce n’était de son personnel. Les trois employés à la billetterie sont d’un accueil aux couleurs chaudes, à l’allure joviale à nous simplifier la vie.

Depuis mon tout premier périple, que de transformations a subi le train passager de la ligne Halifax Montréal. Le tout dernier progrès, soi-disant, les wagons « Renaissance ». Des chambres à deux lits superposés, une salle de toilette, des sièges, une petite table et tout ce que ça prend pour déclarer la pièce confortable. Tout est si privé dans ce wagon que j’ai l’impression d’être la seule voyageuse. Mais en train, quand on aime lire comme moi, on n’est jamais seule. Virginia Woolf m’accompagne et « Orlando » avec trois siècles de vie à parcourir a de quoi m’occuper. Ma chambre est juste au-dessus des roues. Le train part avec une heure de retard et il s’évertue à me ballotter comme une meule de foin dans une vieille charrette. J’en ai pour huit cents kilomètres à me plaindre de rien tant voyager est une aventure.

Une particularité du train, c’est qu’on y voyage tantôt de l’avant, tantôt de reculons. Cette fois-ci, je recule vers Montréal, en grande partie de nuit. Le matin de janvier se pointe entre Drummondville et St-Hyacinthe. La voie est droite, le train accélère et le paysage se déroule à toute vitesse. Les maisons glissent dans les champs, les arbres courent après, les commerces échangent leurs enseignes, les rues se tortillent et les voitures s’y perdent. Les grands espaces s’agitent et les villages basculent à l’approche du train. J’assiste aux plus étranges métamorphoses surtout lors du parcours à reculons. Des panneaux, surgissent des messages les plus saugrenus. J’ai lu « Résidence de personnes usagées » en son amalgame de « Résidence pour personnes âgées » et « Vente de voitures usagées ». Un édifice à l’angle d’une rue n’a laissé paraître que « Salon fun » de ce qui doit être « Salon funéraire » et une suite de messages déformés. Un voyageur à ses premiers balbutiements en notre langue sort assurément confus d’un périple par voie ferrée. Le mouvement accéléré provoque une démesure de la réalité. J’ai l’impression de m’engouffrer en un univers d’illusions.

Heureusement, à l’entrée dans la métropole, le train ralentit et se fit trapéziste en glissant au-dessus du fleuve Saint-Laurent. Le froid de ce matin-là transformait l’eau au-dessous en une gigantesque marmite bouillonnante où une sorcière s’occupait à faire mijoter tous les déchets de la ville, une population arrachée à son sommeil et des objets disparates qui s’enfonçaient dans le remous. Une fumée blanche s’effilochait, déformant des fantômes qui s’élançaient hors de l’écume à travers les débris de glace agités et les trous noirs du fleuve. Je fus soulagée quand le Saint-Laurent fit place à la terre ferme. Je reconnus le Montréal de mon premier voyage en train en repérant l’enseigne immuable et invincible juchée sur le toit d’un édifice : «Farine  Five Roses ». C’est l’appel de la cité, l’emblème de la métropole et la certitude d’être arrivée à bon port. Comment cette enseigne a-t-elle survécu à la concurrence et aux gratte-ciel, je l’ignore.

Descendre du train, c’est semblable au débarquement d’un navire. Le quai tangue sous les premiers pas. Je m’ajuste et file à l’intérieur de la gare par l’escalier mécanique. Laisse-moi te suggérer un endroit sympathique où y prendre le petit-déjeuner. Le Café Suprême est tenu par des Arabes. Ils sont plusieurs à faire rouler les airs de leur langue parmi les volutes du café. Ça fait chaud et bon. Et les sourires sont servis à volonté. Je me sens bien là, à tremper mon oreille en une langue étrangère et mon croissant dans ma tasse de café corsé.

« Orlando » m’aura marquée de la fuite du temps tandis que fuyait l’espace et le rythme du train. Le temps s’est éparpillé sur une longueur de nuit. Virginia Woolf fait dire à Orlando : « … c’est l’esprit des humains qui exerce sa fantaisie sur le Temps devenu à son tour créature. Une heure au creux de nos folles cervelles, peut s’étirer de cinquante à cent fois sa longueur d’horloge : à l’inverse, elle n’est parfois qu’une seconde, exactement, sur le cadran de notre esprit. Ce désaccord bizarre entre le temps de l’horloge et le temps de l’esprit n’est pas assez connu et mériterait de longues études. »

Le temps et l’espace auront marqué nom dernier voyage en train. Même si on avait accumulé une heure trente de retard, on est arrivé à temps à Montréal. Et « Orlando » avait parcouru un siècle sans vieillir d’une heure.

 

Alvina

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