Chronique du monde – 3 mai 2006

 Une voyageuse avertie

 

Cher Urgel,

Sur mon parcours j’ai rencontré Matthias Debureaux qui me met en garde contre les trop grandes effusions verbales au retour d’un voyage. Il s’y connaît en la matière car on l’a assommé de récits ennuyeux. Il a ingurgité sans appétit, souvenirs, exploits et photos de copains voyageurs. Matthias déplore la naissance du voyage d’agrément et de divertissement qui selon lui  a remplacé la joie de découvrir par le plaisir de visiter. Ses citations sont à point comme celle-ci de Barbey d’Aurevilly définissant le voyageur : « Un homme qui s’en va chercher un bout de conversation au bout du monde. » On me déconseille de parler voyage à la moindre occasion. Il paraît que Colette croyait le voyage nécessaire qu’aux imaginations courtes.

À vrai dire, n’importe qui peut voyager. Sept cent millions de touristes parcourent le monde chaque année et les anecdotes qui se perdent entre deux oreilles fatiguées du jaspinage touristique en font au moins le double. Matthias rêve d’inventer le produit pharmaceutique qui immunisera conte les récits de voyage. Au pis aller, il acceptera la création d’une gélule qui endormira la mémoire du voyageur durant quelques années.

Il paraît que les gens qui nous connaissent bien arrivent à  prévoir les sujets qu’on abordera au retour. Pour appâter les moins intéressés, rien comme la promesse de lui rapporter un souvenir. On a intérêt avec les plus récalcitrants de parler de n’importe quoi n’importe quand afin de les attraper dans nos filets de flots de mots.

Matthias s’est bien moqué des clichés sur mes chroniques précédentes. Tout a déjà été dit sur le tout vu. Que l’on parle des enfants ou des vieillards, de regards et  de moments de grâce, de découvertes ou d’apprentissage, ce n’est toujours que pour épater la galerie. Il me reproche de réveiller les morts et endormir les vivants. Ce farceur compare nos exploits sportifs à des riens du tout pour berner les autres. Les albums photos déposés sur les tables sont encore plus inintéressants que le journal de bord. Les plus saturés avoueront avoir oublié leurs lunettes pour éviter le supplice des photos. Certains ne remettront plus les pieds chez moi avant six mois m’assure Matthias.

Matthias me met aussi en garde contre ceux qui oseront m’interrompre pour raconter leur propre voyage. Il suggère de choisir ce moment pour étaler une collection de sachets de sucre, cartons d’allumettes, stylos ou cartes postales. Si ça ne fonctionne pas, je pourrai toujours prendre le dessus en citant les grands écrivains voyageurs : Nicolas Bouvier, Bruce Chatwin, Ella Maillart ou Jack London. Et concluons toujours les anecdotes de voyage par : « Le monde est un livre ouvert dont il reste tant de pages à parcourir. Mais le plus beau voyage n’est-il pas celui qu’on a pas encore fait? »

Le connais-tu Matthias Debureaux? C’est l’auteur De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages. Le sous-titre est également accrocheur : Le manuel du parfait exploraseur. Ce petit livre de quarante-trois pages explore avec humour et ironie les expériences de copains qui ont accepté de raconter leur voyage. L’auteur voyage pour le compte de deux magazines en France.

Hélas Matthias m’aura prévenu trop tard des anecdotes à éviter dans mes récits rudimentaires de voyage. Des mises en garde me serviront au moins au retour. J’attendrai de pied ferme ceux qui à ma place, aurait voyagé autrement. Ceux-là se désoleront de mes réponses à leurs questions concernant tout ce que je n’ai pas vu et que j’aurais dû voir.

Ouf! je suis soulagée que Matthias habite très loin. Il ignore que j’ai l’intention de raconter mes belles rencontres à Paris comme les moments magiques passés avec mon arrière-petite-nièce Emma. Je ne prêterai pas le livre de Debureaux à Suzanne P ni à Serge Patrice T. Leurs récits de voyage attisent ma curiosité et accrochent à mes rêves de nouveaux départs sur les traces des leurs.

Matthias a peut-être raison de dénoncer les propos ennuyants de certains voyageurs. Ça existe dans tous les domaines les discours ennuyeux. Je me suis souvent endormie sur les exploits de Napoléon Bonaparte, la grandeur de Louis XIV et les guerres d’Angleterre dans les cours parce qu’on me les racontait avec indifférence et monotonie. Mais les récits de voyages de quelques amis et d’écrivains voyageurs ont suscité une curiosité et l’enthousiasme pour l’ailleurs et l’autrement. Dommage que Matthias Debureaux n’ait pas rencontré Suzanne P. et Serge Patrice T.  Il écrirait tout autrement sur le sujet. 

Une voyageuse avertie

 

Alvina

 

 

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