Lettre vagabonde - 19 avril 2006

La grotte de Clamouse ou le temps qui fait et défait

 

Cher Urgel,

La grotte de Clamouse est la plus authentique œuvre d’art qu’il me fut donnée de voir. Elle fut découverte en 1945, mais ma découverte date de quelques jours. Ça fait dix millions d’années que se creuse la grotte de Clamouse. Sa grande beauté est due à sa roche dolomitique qui contient du carbonate de calcium et du carbonate de magnésium. Ses nombreuses galeries courent sur 2,9 kilomètres. Un kilomètre balisé en permet l’accès aux visiteurs.

Pénétrer dans la grotte de Clamouse, c’est voyager à l’intérieur de la terre. Des galeries aussi hautes qu’une voûte de cathédrale contiennent des tuyaux d’orgues, de la dentelle d’ange, des rideaux de soie, des cristaux de diamant et tout ce que l’imagination peut affubler à une forme grandiose de concrétions. Des stalagmites ont rejoint les stalactites sur des millions d’années et donnent des colonnes massives et brillantes. Les concrétions ont été baptisées « le Grand disque » « la Méduse » « les macaronis » et même « le Cimetière ». Le guide nous raconte tout ça.

Lorsqu’il se tait le guide, la grotte peut enfin nous dévoiler ses secrets en chuchotant à l’oreille de notre imagination. La grotte reprend de son mystère, clame sa beauté et laisse apparaître l’invisible travail du temps. Imagine qu’une stalactite s’allonge d’à peine deux centimètres au cours d’un siècle.

L’aspect scientifique de la formation des grottes s’efface peu à peu. Surgit alors quelque chose de plus grand que moi. C’est comme si le passé et le présent s’étaient cristallisés en un instant hors du temps réel. Devant une si majestueuse œuvre d’art, on veut en connaître l’auteur. Le génie qui a sculpté la grotte de Clamouse, c’est le temps. À la sortie des galeries, il m’est venu une étrange impression que le temps hors de la grotte ne valait plus la peine d’être compté. Il laisse si peu de trace sur la surface de la terre. C’est à l’intérieur que se passent les plus grandes métamorphoses de notre univers. Et je les ai vues et les ai palpées. J’en déduis que nous les humains ne sommes que des taches d’apparence immobile en ce grand mouvement du temps. On a beau vivre la durée d’un siècle, à côté d’une stalactite, on ne fait pas le poids.

Vite Urgel, dépêchons-nous d’aimer les gens qu’on aime. Nous avons si peu de temps. Dans son récit intitulé Aujourd’hui , Colette Fellous écrit : « J’aime dire que le monde m’a été donné et que je dois le lire à toute vitesse. » Au fond, ralentir ou accélérer les choses n’ajoutera pas une seconde de vie. Par contre, une parcelle de temps vécue intensément peut en transformer la vision.

Allez, je te laisse avant que la philosophie prenne le dessus sur mon émerveillement en t’offrant ces paroles de Nicolas Bouvier : « Finalement, ce qui constitue l’ossature de notre existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

En toute amitié,

Alvina

 

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