Lettre vagabonde - 1er février 2006

Nos valeurs ne font pas de nous des valeureux

Bonjour Urgel,

Les médias le proclament haut et fort, le nouveau gouvernement de la Palestine est un gouvernement terroriste. On compare l’élection du Hamas au pouvoir, à celle d’Hitler. Pourtant les deux hommes ont été élus par le peuple, selon les règles démocratiques. La démocratie est-elle en péril ?

Comme on a fermé les yeux sur le nazisme, on maintient l’aveuglement sur la Chine qui a envahi le Tibet, qui procède à l’arrestation et à l’incarcération de ses journalistes. Le Canada fait des affaires d’or avec la Chine. Les populations des pays d’Afrique meurent du sida par millions. On ne s’alarme pas outre mesure. Des milliers d’enfants vivent dans la pauvreté, les abus et la violence au Canada et ailleurs. Quand l’un d’entre eux meurt, on pointe sur lui la caméra et on laisse couler beaucoup d’encre et quelques larmes. Les consciences s’assoupissent aussitôt et se débarrassent des responsabilités plus vite que le corps ne se débarrasse d’un rhume. Ces événements pourtant tragiques ne sont pas menaçants pour nous.

Nous réagissons fort, nous les bons, quand les méchants prennent le pouvoir. L’histoire nous prouve que les bons peuvent devenir plus méchants que les méchants quand il s’agit de les vaincre. Les Iraquiens sont devenus les gros méchants. Alors même que les Iraniens commençaient tout juste à montrer les crocs de la méchanceté, les Palestiniens ressurgissent menaçant et méchants.

La planète est en danger. Les bons ont peur. Un dieu plus fort qu’un autre dieu vient d’être élu. Nous voici à nouveau en alerte, aux limites du champ de bataille.

Les conflits se déroulent dans une violence accrue et les massacres des populations sont des scènes d’horreur. Les guerres se transforment en bataille de dieux contre diables, du bien contre le mal. Les conflits commencent par l’ignorance et par l’incompréhension, se poursuivent par l’intolérance et se munissent d’une arme impitoyable, la haine.

J’observe les cartes du monde à travers les âges. Les frontières se sont déplacées suite aux grands conflits telles les pièces d’un échiquier. Les personnages des romans historiques de Marguerite Yourcenar étaient à la tête d’empires qui n’existent plus. Je lis le récit de voyage de Patrick Leigh Fermor à travers la Hongrie, la Roumanie, la Valachie et la Transylvanie. C’était dans les années trente. Depuis, des pays ont disparus dans les guerres, des villes ne figurent plus sur aucune carte. Des populations entières ont été disséminées.

Les élus du peuple se prennent pour des élus de Dieu. Il n’y a que la religion et la politique pour s’attribuer le titre d’élu. Ces élus tentent de s’approprier la terre et s’amusent avec comme si c’était un casse-tête. Ils replacent les morceaux dans le désordre, tranchent des pièces. Ils éliminent les morceaux qui restent. Le casse-tête terre est devenu si fragile que la moindre pièce dérangée entraîne la dislocation de parties entières. Les élus envoient leurs troupes colmater les fissures qu’ils ont eux-mêmes provoquées.

Depuis l’élection du Hamas en Palestine, nous avons peur, peur que les armes réussissent à abattre nos libertés, notre confort et nos valeurs sociales et religieuses. Si ces populations sont armées jusqu’aux dents et remplies de tant de haine, c’est grâce à nos valeurs, économiques surtout. Le Canada est un grand vendeur d’armes. Le Canada fait des affaires avec des pays qui bafouent les droits humains et pratiquent la torture. Nos valeurs ont deux poids deux mesures.

Je crois que nous sommes responsables de chercher l’équilibre dans l’état du monde. On dirait que l’on se sent responsable quand ça va bien mais pas quand ça va mal. A-t-on réussi à endormir les consciences ? L’histoire de la grenouille de Stéphane Leblanc dans sa chronique du 24 janvier et le jeu des statistiques de Julien Chiasson dans celle du 26 janvier m’ont valu plus de réflexions que tous les débats et les ébats politiques. John Saul, l’auteur de Vers l’équilibre serait fier d’eux. Il me revient cette pensée de l’écrivain :

« Agir comme si nos actes n’avaient pas de conséquences, c’est prétendre
que nous n’avons pas de qualités et que nous sommes naturellement des
facteurs passifs quand nous sommes confrontés aux actions des autres.
C’est nous réduire au statut de formes de réaction. »

« La vie n’est pas un choix de manichéen entre le bien et le mal »
ajoute John Saul.

Comme la grenouille dans la marmite chauffante on a laissé s’endormir le pouvoir de penser sous prétexte que l’on nous offrait celui de mieux vivre.

bien à toi

Alvina

 

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