Lettre vagabonde – 22 novembre 2006

Des objets qui nous parlent et parlent de nous

 

Bonjour Urgel,

Nous avons en notre possession de ces objets qui nous identifient et nous distinguent les uns des autres. Nous nous entourons d’objets, de quelques-uns qui parfois reflètent nos dispositions autant que les vêtements que nous portons.

Je veux te parler de ces objets indissociables de leur propriétaire. Ces objets hétéroclites recueillis la plupart du temps au gré de nos errances ou conservés depuis des générations et qui n’ont de valeur que pour celui ou celle qui les possède.

T’es-tu déjà retrouvé dans la maison d’un ami quand soudain ton regard est attiré par un objet singulier? Tu te demandes ce que fait l’intrus dans la pièce. La plupart du temps, l’objet est d’apparence inutile. Les objets sont accrochés au mur, recouvrent un fauteuil ou une table, sont installés par terre ou sur le rebord d’une fenêtre et même suspendus au plafond. Il y a des personnes plus secrètes qui rangent les objets au fond d’un tiroir, dans une boîte, entre les pages d’un livre ou bien rangés au fond d’une malle comme un trésor précieux.

J’ai rencontré une personne qui recouvrait ses meubles de châles et d’écharpes. Son corps était revêtu de vêtements longs et amples. Tout semblait mystérieux et voilé autour d’elle.  L’ambiance imposait le recueillement et le secret. Un autre ami s’était entouré uniquement d’objets neufs qui donnaient l’impression de pénétrer plutôt à l’intérieur d’une boutique de choses recherchées. Le genre d’endroit où l’on s’assoit sur le bout de la chaise de crainte d’abîmer quelconque objet de valeur.

J’ai eu l’occasion d’accompagner une amie chez son copain qui possédait tant d’objets hétéroclites que sa maison s’était transformée en musée. Sur les tables trônaient des vases et des sculptures. Des bustes et des animaux empaillés s’alignaient sur leurs socles le long des murs. Des lampes anciennes étaient suspendues au plafond.  Des symboles, toute religion confondue tapissaient les murs. Un crucifix côtoyait l’icône à côté de Bouddha. Cet homme avait fait la guerre du Viêt-Nam. Il se disait possédé par un esprit diabolique.

Nous possédons tous en quelque sorte des objets qui nous distinguent. Certains de ces objets nous aident à retenir nos souvenirs ou à en emmagasiner de nouveaux. Ils nous rattachent à des événements, des lieux ou des personnes. Pour les autres, ils ne dégagent ni sens ni utilité. Faire abstraction des objets qui entourent les personnes que l’on fréquente, c’est ignorer un aspect de leur personnalité ou de leur caractère. Que nous attachions ou non une valeur aux objets qui nous entourent, ils exercent sûrement une influence sur nous. Ils nous identifient en quelque sorte.

L’absence de tout objet personnel dans une pièce dégage une atmosphère  de froideur et d’insensibilité. J’ai un ami qui éprouve un grand malaise lorsqu’il se retrouve dans une pièce aux murs blancs et vides et meublée uniquement de l’essentiel. Dans les films policiers, les pièces où sont interrogés les prisonniers n’ont souvent qu’une table, une chaise et une lumière vive. L’écrivaine Rachel Leclerc écrit : « Chaque objet mesure et qualifie la place de votre corps et votre corps trace le chemin que vous allez suivre dans l’existence. Méconnaître cet objet, c’est ignorer votre destination. » Il paraît que l’Africain ne se distingue pas de l’objet en sa possession. Il le touche, le palpe et le sent comme s’il était animé.

 

Dans un essai, Cyrulnik explique qu’un secret de famille peut être caché dans un objet usuel. Il renferme un souvenir indicible. La destruction de l’objet peut entraîner un traumatisme émotionnel même chez les descendants des familles qui ont subi des sévices graves comme l’incarcération dans des camps de concentration nazis. Il arrive qu’un objet soit le seul lien qui nous reste d’une personne disparue. Je suis convaincue que les objets nous parlent en quelque sorte, même que nous sommes habités par eux. C’est pourquoi il doit être si difficile pour une personne âgée de voir ses enfants jeter « les objets inutiles » et ne placer dans sa chambre au foyer que le soi-disant strict nécessaire à ses besoins. « Quand on fait taire les mots, les objets deviennent langage » affirme Cyrulnik. Quand les objets se sont tus il me semble que les souvenirs deviennent flous et perturbés. Ils emportent avec eux une partie de notre mémoire.

Quelques objets sont des présences, d’autres servent de fétiches. La plupart des objets en notre possession sont indissociables de quelqu’un, d’un endroit ou d’un événement. Et si on se mettait à trouver un sens aux objets qui nous entourent Urgel? Ça vaut la peine d’essayer.

Amitiés,

Alvina

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