Lettre vagabonde - 25 janvier 2006

Vincent Van Gogh, écrivain, ou le portrait oublié de l’artiste par lui-même

 

Chère Lise,

La première œuvre de Vincent Van Gogh qui est arrivée jusqu’à moi fut sa correspondance que j’ai obtenue au prix de 1,50$. Vincent aurait reçu une somme équivalente sinon moindre pour le seul tableau vendu de son vivant, il paraît. Depuis, je me suis procuré la correspondance au complet, en trois volumes chez Gallimard et intitulée Correspondance générale. Ma première édition de poche avait comme sous-titre : une autobiographie. Il est évident que j’ai devant moi une autobiographie du genre épistolaire. Son auteur est incontestablement un écrivain.

La Correspondance générale contient environ 800 lettres totalisant 2463 pages et environ 1 083 720 mots. Il y a de quoi parler littérature de par son volume et de par la qualité des textes. L’auteur Alain de Botton arrive à cette évidence : « Vincent Van Gogh demeure à Arles jusqu’en mai 1889, quinze mois durant lesquels il fit environ 200 tableaux et 100 dessins et écrivit 200 lettres. » Son apport à l’écriture équivaut à celui consacré à la peinture. « Van Gogh le soleil en face » de Pascal Bonafoux donne les résultats d’une recherche concernant les tableaux et les lettres de Vincent. On apprend que Van Gogh a créé sa première toile en 1881. À sa mort en 1890, son œuvre comprenait 879 peintures. L’autre œuvre, sa correspondance, débute en 1872 et se termine en 1890 avec au total plus de 800 lettres.

Vincent Van Gogh fut un passionné des mots comme des couleurs. Il a manié la plume et le pinceau, le papier et la toile avec une habileté et un talent indéniables. À maintes reprises dans sa correspondance, il exprime sa passion pour la littérature. Au volume 1 de sa correspondance on peut lire : « j’ai une passion plus ou moins irrésistible pour les livres, et j’ai besoin de m’instruire et d’étudier, si vous voulez, tout juste comme j’ai besoin de manger mon pain. » Il avoue également : « […] l’amour des livres est aussi sacré que celui de Rembrandt, et même je pense que les deux se complètent. » À son frère Théo, il écrira en 1880 : « Je t’écris un peu au hasard de ce qui me vient dans ma plume. » Ça ressemble à de l’inspiration. Dans le volume 3 de la collection, Van Gogh revient sur la littérature. Il commente les œuvres lues des bons auteurs. Victor Hugo, Shakespeare, Zola, Voltaire, Daudet, Rousseau, Maupassant et les frères Goncourt n’ont aucun secret pour lui.

Il hésite à un moment donné entre écrire ou peindre : « Pour ce qui est de peindre, je pourrais certes faire personnellement quelque chose, mais ce qui est d’écrire, je n’ai pas la pratique. Cela dit, l’idée de vouloir devenir artiste n’est pas une mauvaise idée. » Il encourage dans une lettre, son ami Émile Bernard à écrire : « … il faut sûrement continuer les sonnets. Il y a tant de gens surtout dans les copains, qui s’imaginent que les paroles ne sont rien; au contraire n’est-ce pas, c’est aussi intéressant et aussi difficile de bien dire une chose que de peindre une chose. Il y a l’art des lignes et des couleurs, mais l’art des paroles y est et n’y restera pas moins. »

Dans la lignée de Van Gogh, il y eut des ministres de culte et des marchands de tableaux. S’y eut-il trouvé quelques écrivains que Vincent aurait suivi plus sérieusement leurs traces. Dans son magnifique livre intitulé Van Gogh in Provence and Auvers, Bogomila Welsh-Ovcharov nous parle de l’abondante littérature publiée autour de Vincent Van Gogh en soulignant que la plus importante entre toutes est de Vincent lui-même. Elle affirme que les trois volumes de sa correspondance sont une bible pour qui veut connaître l’homme, sa vie et son art. Bogomila Welsh-Ovcharov reconnaît un talentueux écrivain épistolaire en Vincent: « Il a laissé un étonnant document humain, comprenant les confessions intimes et un témoignage percutant sur l’évolution artistique de la fin du XIXe siècle. » L’auteure compare la correspondance de Vincent à celle de Dostoïevski. Après sa mort c’est l’écrivain et non l’artiste qui fut reconnu en premier. Émile Bernard publia des lettres de Van Gogh dans les journaux de Paris. C’est par l’œuvre littéraire qu’on est remonté à l’œuvre artistique.

La correspondance est un autre portrait de l’artiste par lui-même. En 1990, en commémoration du centenaire de sa mort, on publie un agenda dont le titre est Peinture/Écriture. C’est le seul titre reconnaissant les deux facettes de création de Van Gogh. L’écrivain néerlandais Jan Laurens Siesling qui partage son temps entre l’écriture et l’histoire de l’art a écrit un livre intitulé Le roman de Van Gogh comme s’il avait été écrit par l’auteur de La nuit étoilée. En quatrième de couverture, Siesling a écrit : « J’ai rencontré la consolation de la littérature : avant de mourir Vincent Van Gogh aura dressé le bilan de ses déambulations dans le monde. »

Il n’y a pas que des historiens de l’art et des marchands de tableaux pour nous faire connaître Vincent. Je connais un artiste peintre qui partage notre passion pour lui. Raymond Bonin excelle dans ses lectures publiques des lettres de Van Gogh et en récite de nombreuses du fond du cœur. Du bout de sa plume ou de son pinceau, Vincent livre quelque chose de l’âme humaine qui nous ébranle. Sa première lettre en français à Théo offre une vision du monde encore d’actualité où l’intolérance confine des artistes à l’insoutenable isolement.

Vincent Van Gogh est un célèbre artiste peintre écrivain qui a travaillé à vifs coups de pinceau et modestes coups de plume. Les premiers ont révélé le génie, les deuxièmes ont révélé l’homme. Son écriture comme sa peinture s’accordent à tous les temps. À la question « as-tu vu du Van Gogh? on pourrait ajouter : « as-tu lu du Van Gogh? »

Ce fut un plaisir de partager avec toi l’admiration que j’ai pour l’auteur Vincent Van Gogh.

Très amicalement,


Alvina

 

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