Lettre vagabonde - 26 avril 2006

Adieu les Lodévois

 

Gens originaires d’ici ou venus d’ailleurs, à l’intonation distincte et aux coutumes multiples, je viens vous faire mes adieux. Mes oreilles se sont habituées à votre accent particulier, à l’occitan et l’arabe telles des incantations venues du fond de vos origines. Il me reste vos mots imagés, ceux dont on se souvient comme d’un beau paysage. Vos rues sont parcourues par les bonjours, les poignées de main et tous ces gestes chaleureux qui nous sauvent de l’isolement.

Chère Mme ma voisine qui regardez depuis cinquante-huit ans de la Place du Puits, passer les générations et les changements, mon quotidien a côtoyé le vôtre. Votre balcon fleurit à vue d’œil tout comme votre ville depuis le début avril. Votre compassion pour les chats errants les attire devant votre porte. Les enfants des enfants des parents que vous avez enseignés à la maternelle vous saluent encore.

Toi le jeune vendeur d’olives au marché du samedi, ton sourire brille autant que tes olives et ta langue colorée tantôt d’arabe tantôt de français porte les couleurs de tes fruits verts farcis aux amandes. Tu possèdes la maturité de tes fruits noirs que tu me vends à la louche. Tu t’es fait une place en ton pays d’adoption et la joie de vivre t’a adopté. Vous êtes de tous les âges à crier la qualité de vos produits. Vendeurs et marchands, vos étalages et vos conversations donnent au marché son air de fête et en font un lieu de rassemblement.

Eric, votre librairie « Un point un trait » m’a accueillie tant de fois que c’est de votre faute si j’ai ajouté trop de volumes à mes bagages. Les petites maisons d’édition côtoient fièrement Gallimard et José Corti chez vous. Vos fameux carnets Moleskine si chers à Van Gogh, Hemingway et Chatwin s’ajoutent à ma collection. Vous constaterez qu’il ne vous reste aucune trace de Joël Vernet ni d’Abdellatif Laâbi. Ils traverseront avec moi l’Atlantique.

Cher bibliothécaire, votre antre de savoir et de plaisir dépasse mes attentes. Je fus surprise de trouver outre une riche collection de volumes en français, des livres en occitan, anglais, allemand, catalan, espagnol et italien. Quelle idée géniale de relier par une passerelle la garderie à la bibliothèque. L’animation ne manque pas, les classes défilent et les livres circulent. J’ai rarement vu une bibliothèque autant fréquentée par des hommes et des femmes de tout âge.

Je vous salue bien bas mes chers compagnons de randonnée. Votre club de rando m’a fait vivre presque deux cents kilomètres d’aventures et de découvertes. Les montagnes de l’Hérault, de l’Aveyron et du Gard m’ont révélé la beauté des fleurs printanières, de paysages à couper le souffle et de bâtiments pleins d’histoire. Avec vous les randonneurs sportifs du jeudi, ce fut l’aventure à tout coup. Les imprévus des sentiers non balisés, les avancées parmi les ronces, les traversées de rivières à gué, les descentes dans des crevasses profondes ne sont que quelques-unes de mes expériences inoubliables. Je me souviendrai des quatre kilomètres dans la neige au sommet des Cévennes. Vous êtes des sportifs contemplatifs. Quant vingt-quatre personnes qui marchent à fond de train s’arrêtent d’un seul coup devant la découverte d’une minuscule fleur sauvage, je me dis que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est à cause de vous, mes compagnons de rando que je suis si triste de quitter Lodève.

Quand j’ai annoncé au vendeur de vêtements que c’était ma dernière visite au marché, il m’a demandé si je partais en voyage. Lorsque je lui ai dit que je retournais au Canada, il a voulu savoir si j’allais m’installer dans ce pays pour de bon. Il m’avait prise pour une Lodévoise venue d’ailleurs.

Après un séjour de deux mois chez les Lodévois, je sens que je ne repars pas seule. Les paroles des uns, la complicité des autres, un regard amical, et tous ces pas qui ont accompagné les miens persisteront à surgir sur le sentier de mes souvenirs.

Alvina
qui apprécie

 

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