Lettre vagabonde - 28 juin 2006

Écrire son été - Collectionner des papillons, des souvenirs et des citations

 

Cher Urgel,

Les voyages des uns et des autres s’enregistrent et se racontent à coups de photos. Grâce à l’appareil photo numérique, il n’y a plus de limite au clic clic. Il en reste toujours quelque chose bien sûr mais la plupart des photos perdent de leurs émotions et les souvenirs ne sont pas faciles à retracer. Je te propose d’inscrire tes deux mois d’été dans un carnet ou un journal intime.

Il n’y a rien comme un carnet et un stylo pour partir vers des découvertes inépuisables. Le fait d’écrire au quotidien aiguise le regard, précise l’objet de notre curiosité et permet de mieux connaître la nature qui nous entoure. Toutes les passions peuvent se transmettre sur une feuille. C’est le dépôt assuré au fichier de la mémoire. Nul besoin d’être écrivain pour écrire. Écrire un petit bout de vie chaque jour affine le sens de l’observation, enrichit le vocabulaire et ajoute à notre compréhension du monde. Le poète José Acquelin suggère d’«écrire du même geste que l’on boit, une sorte de berceuse que l’on s’accorde pour s’absoudre de l’incompréhension crasse. »

Je connais des personnes qui dressent la liste des oiseaux observés, des plantes sauvages ou des champignons. D’autres s’amusent à identifier les constellations et les planètes visibles à l’œil nu. La découverte des papillons et autres insectes prend de l’ampleur. Au lieu de dresser des colonnes de mots, pourquoi pas y ajouter de l’ambiance en décrivant le milieu où l’on circule et les émotions qui nous habitent à même ces observations. Madeleine Gagnon te convaincra avec cet aveu : « J’écris pour raconter les temps et les espaces entre les riens, les lieux entre les trous, interstices d’où l’on n’aurait bien pu ne jamais revenir et n’en jamais parler. » L’auteure ajoute : « Quel défi, tu ne trouves pas ? Vouloir glisser dans l’écriture ce qui se passe en nous quand justement rien ne parle. Vouloir dire où ça ne parle plus. » Lorsqu’on écrit nos observations sur la nature, elle nous révèle ses secrets et se rapproche de nous. Les mots écrits sont les gardiens de tes souvenirs. Jacques Roubaud l’exprime ainsi : « Ce sont les mots de notre souvenir qui ajoutent à notre souvenir. Ce ne sont que des mots qui disent notre souvenir. Les mots de notre souvenir sont notre souvenir. »

Écrire au fil des jours c’est faire provision de curiosités pour les moments vides. Ça nous permet de réinventer le monde à notre façon ou simplement de mettre plus de vie dedans. Chaque minute consacrée à l’écriture est du temps que tu t’offres. Le poète Lucien Francœur fait l’éloge des carnets qui donnent cette liberté d’écrire « à propos de tout et de rien. » Le poète nous encourage à écrire même quand on a l’impression que rien ne vient. « Parfois un texte ça vient lentement, on tire sur un mot et les autres suivent… » À mesure que ton carnet ou ton cahier se remplit, tu y puiseras des matériaux pour l’imagination, pour les souvenirs et pour le coffre-fort de ta mémoire.

La traversée du quotidien à toute vitesse laisse souvent derrière elle le meilleur de nous-mêmes. En se réservant quelques moments pour écrire, on laisse se déposer l’essentiel. Robert Lalonde est convaincu de la nécessité de l’écriture pour saisir le réel : « L’utilité d’écrire n’est perceptible qu’en écrivant. Hors du geste de tracer des mots, point de justification à cette chasse insensée, à ce filet déchiré qu’on lance sur les choses et qui laisse filer par tous ses trous le trésor, qu’on a pourtant vu briller tout à l’heure dans ses mailles. »

Au fond, nous sommes tous des livres inachevés et l’ajout d’un simple paragraphe peut en changer le cours et offrir à la vie une toute autre orientation. Comme l’exprime Paul Chanel Malenfant dans son livre Matériaux mixtes : « L’écriture juste pour suivre le cours tranquille des choses. Le cours des eaux. Pour être là dans l’existence qui se déploie à perte de vue. » C’est aussi Paul Chanel Malenfant qui résume ainsi l’importance des mots : « Le coffre à jouets et la boîte de mots : un seul espace pour que l’enfant procède à l’invention euphorique du monde. » Même Paul Auster affirme que nous avons tous besoin d’écrire, peu importe ce que l’on écrit, du moment qu’on écrit quelque chose.

Je te suggère de glisser dans ta poche un carnet et un stylo. Si tu as besoin d’outils, de courage ou d’inspiration, je te conseille la relecture de deux œuvres de Robert Lalonde : Le monde sur le flanc de la truite et Le Vacarmeur. Dans la collection Écrire aux Éditions Trois Pistoles, une trentaine d’écrivains ont raconté l’importance de l’écriture. Fais-toi plaisir avec Mémoires d’enfance de Madeleine Gagnon, Matériaux mixtes de Paul Chanel Malenfant et Le cadeau de Nicole Filion.

Bonne écriture et bonne lecture. Tu sais, les mots aussi ça laisse des traces.

Amitiés,

Alvina

 

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