Lettre vagabonde - 6 décembre 2006

La résilience, tu connais ?

 

Bonjour Urgel,

L’écrivain Jean-François Beauchemin m’a conseillé la lecture de Un merveilleux malheur de Boris Cyrulnik. « C’est un fameux livre sur la résilience » qu’il me dit. La résilience ? Connais pas. Le mot même m’est inconnu. Le sujet éveille ma curiosité. Je pars à la recherche de Boris Cyrulnik.

J’apprends que Boris Cyrulnik est un écrivain français, un neuropsychiatre, un psychanalyste, un psychologue et un éthologue. En 1942, ses parents juifs russo-polonais sont arrêtés et déportés. Abandonné à l’assistance publique, il survit grâce à la protection de son institutrice. C’est l’éthologue qui me conduira vers la découverte de la résilience.

Boris Cyrulnik entreprend d’étudier la vie de ces enfants qui ont triomphé des pires malheurs. Pour comprendre la manière dont les êtres chers se sortent des épreuves immenses, il faut chercher du côté de la résilience. Selon Cyrulnik, la résilience, « c’est la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. » Ses recherches portent surtout sur les enfants des camps, de la guerre et de la maltraitance. Les observations se poursuivent même à l’âge adulte. Les recherches ont démontré que deux facteurs marquants prédominent chez ceux qui s’en sont sortis : la possibilité de raconter ses épreuves et l’aide d’une main secourable.

Cyrulnik est arrivé à une autre découverte surprenante. C’est l’incapacité d’envisager le malheur et la souffrance de la part des êtres surprotégés, qui ont grandi en l’absence de danger. Il paraît qu’aux Philippines, des soldats, anciens footballeurs américains furent les premiers à tomber lorsqu’ils furent faits prisonniers. Les poètes eux, sont devenus des surhommes.

La résilience, c’est plus que résister, c’est apprendre à vivre. « Malheureusement cela coûte cher » prévient Cyrulnik. Les grands blessés de l’âme, les enfants battus, les adultes écorchés témoignent d’une nouvelle philosophie de vie. Ceux qui ont décidé de faire quelque chose avec leur souffrance ont réussi à se transformer à l’intérieur et au niveau social. Ils se sont tricotés en quelque sorte. « Avec des bouts de laine biologiques, affectifs, psychologiques et sociaux, nous passons notre vie à nous tricoter. » affirme Boris Cyrulnik. La résilience, c’est un maillage de nos rencontres affectives et sociales.

Un merveilleux malheur m’a ramenée à tous ces élèves que j’ai côtoyés au cours de ma carrière d’enseignante. Sur un millier d’enfants avec qui j’ai travaillé, nombreux furent ceux qui subissaient de mauvais traitements et vivaient dans la misère sociale. Aujourd’hui, je rencontre souvent de mes anciens élèves. De nombreux enfants maltraités sont devenus des adultes épanouis et adaptés. Je me dis qu’ils ont sûrement eu la chance de raconter leur passé, non pas pour le revivre, mais pour le reconstruire maille après maille. Ils ont reçu un bon coup de main, ou un mot encourageant d’une personne qui leur voulait du bien. J’ose espérer que j’ai fait une différence pour quelques-uns d’entre eux. Ces enfants blessés de l’âme sont sortis métamorphosés. Ils ont osé rêver d’avenir et tricoter à partir des mailles faibles, un tricot résistant.

Boris Cyrulnik a obtenu que l’institutrice qui l’avait protégé soit décorée de la Médaille des Justes en 1997. Je me dis qu’on pourrait tous offrir une médaille à une personne qui nous a ramené à la vie et nous a permis d’évoluer. J’en offrirais bien une à mon enseignante de sixième année, Germaine Pezet. Nous avons chacun à surmonter des difficultés à un moment donné. Quelle chance de trouver sur son chemin une oreille attentive, une main secourable.

La résilience permet de surmonter l’épreuve et de l’employer comme tremplin pour mieux évoluer. Georges Fisher avance « qu’un obstacle peut se transformer en défi, la fragilité en richesse, la faiblesse en force. » Boris Cyrulnik conclut que les blessés de l’âme arrivent à développer une nouvelle philosophie de l’existence par le fait de se dire : « Et maintenant, que vais-je faire avec ma blessure ? » À partir de cela il reste à tricoter la résilience afin de continuer à évoluer.

De grands romanciers ont témoigné du cheminement parcouru par les personnes accablées de malheurs. Defoe a fait dire à son personnage Robinson Crusoé : « Il peut n’être pas mal à propos pour tous ceux qui connaîtront mon histoire d’en tirer cette juste observation, à savoir combien de fois, dans le cours de nos vies, le mal que nous cherchons le plus à éviter et qui, une fois que nous y sommes tombés, nous est le plus affreux, est aussi bien souvent le moyen même ou la porte de notre délivrance; par quoi seulement nous pouvons être relevés. » Peut-être est-ce la reconnaissance des malheurs des autres, révélateurs des souvenirs de chacun, qui nous portent à lire des autobiographies. « Si nous aimons la vie nous devons raconter notre histoire. Mais si nous aimons la haine, le récit de nos souvenirs deviendra une arme pointée » conclut Boris Cyrulnik au sujet du récit autobiographique.

Il est quand même rassurant de savoir que la vie est à conquérir et que rien n’est immuable. Tout est possible alors.

Amitiés,

Alvina

 

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