Lettre vagabonde – 21 février 2007

Un jardinier aux moissons de bronze

 

Cher Urgel,

Braver les grands vents, la poudrerie aveuglante et la neige abondante d’une tempête de février pour visiter des jardins, c’est plutôt exceptionnel. L’exposition du sculpteur Gilbert Leblanc intitulé Divers jardins valait tous les risques. Le cuivre et le bronze n’ont pas de secrets pour le sculpteur. Je devrais plutôt dire que Gilbert Leblanc sait décoder les secrets de la matière. D’aucuns lui résistent.

Gilbert Leblanc revenait sur les lieux de son moule initial. Ses parents ont dû lui insuffler les gènes de la créativité le jour même de sa conception. L’enfance baignée dans le brasier lumineux du feu de forge de son père, Gilbert a senti le métal et la vie se façonner sous des mains habiles. De là à se laisser embraser par les étincelles de la créativité, il n’y avait qu’un pas.

Le titre de l’exposition Divers jardins  est très approprié. Un jardinier se doit de nommer sa moisson. Le jardinier sculpteur nous convie à son Jardin suspendu, à celui du Hasard, d’Eden et même à son Jardin d’eau. Le nom assigné à chaque sculpture possède un pouvoir évocateur aussi fort que l’œuvre. Boule de sentiment, Fleur Rivière, Dentelle de bronze, Vaisseau pour une âme et Hydrant fou ajoutent aux sculptures. Les formes et les mots conduisent à un jardin hors du réel.

Gilbert ne cherche pas à interpréter ce qu’il voit. Il affirme improviser, suivre son intuition allant jusqu’à ignorer ce que créent ses mains. C’est là sa force de création : façonner une pensée, une émotion dans du bronze. Les sculptures de Gilbert reflètent l’incertitude et l’imprévisible, affranchies de toute réalité ou de modèle. Ça me rappelle le poète Saint-Denys-Garneau qui écrivait que c’est au-dessus du vide et de l’inconnu que l’on retrouve sa liberté et sa raison d’être. Avec ces vers « C’est là sans appui que je me repose », Saint-Denys-Garneau exprime l’essentiel de l’inspiration de Gilbert.

Je me demande comment les sculptures tiennent en équilibre. Elles se composent de protubérances, de boules, de bosses et de formes allongées. Au lieu de converger vers un centre de gravité, elles se dilatent, éjectent la matière en toutes directions. On dirait une explosion qui libère. « Quand les modèles sont brisés, de nouveaux univers surgissent » déclare Tuli Kupferberg. Ça déstabilise quand même. Gilbert a fait des propos de Picasso sa devise « Je ne cherche pas je trouve. » Il en va ainsi de la traversée artistique du sculpteur en les méandres de la nature physique et spirituelle. Il tente de façonner de nouveaux univers.

L’exposition permet de flâner dans les divers jardins, de franchir les frontières d’un autre espace, de rompre avec la réalité et de se perdre un peu dans la folie créatrice de Gilbert Leblanc. Peut-être a-t-il saisi une nouvelle vision de la nature. Il a réussi ce que Northrop Frye considère comme la source première de toute créativité : « La nature est à l’intérieur de l’art tel son contenu et non à l’extérieur tel son modèle. »

J’aurai bientôt à la maison un « Vaisseau pour l’âme » et une « Dentelle de bronze ». Je t’invite à venir explorer les espaces de libération que ces œuvres permettent de vivre. Tu vas te sentir comme sur la crête d’une montagne lorsque s’ouvre le ravin au bout de nos pas.

Amitiés,

Alvina

 

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