Lettre vagabonde – 23 mai 2007

Perdita, Denis Grosdanovitch, Cassandre et moi

 

Cher Denis Grosdanovitch,

Si je m’adresse à vous, c’est à cause de Perdita et de Cassandre. Votre récit, La mort de Perdita, chat parisien m’est resté en mémoire comme l’un des plus beaux hommages à l’espèce féline. Je me dis que vous comprendrez mieux que quiconque mon chagrin à la perte de ma chatte Cassandre.

Perdita a choisi votre demeure et vous l’avez adopté. Ma nièce Carol m’a offert une vie en cadeau d’anniversaire : Cassandre. Je lui en serai toujours reconnaissante. Une petite tornade sous forme de chaton blanc, gris et jaune revint avec moi à la maison. Elle grimpait aux rideaux, sautait sur les meubles et entreprenait des courses vertigineuses d’un étage à l’autre. Son jeu préféré : la cachette. Je n’avais qu’à dire : « Cassandre je te vois » pour apercevoir soudain une tête s’avancer discrète et méfiante puis disparaître aussitôt au moindre de mes mouvements. Le seul jouet qui l’intéressa : des attaches de sac d’emballage. Dormir en ronronnant doucement, sur son tapis à côté du poêle à bois, l’occupait des heures entières.

Le soir, dès que l’on éteignait les lumières, Cassandre montait retrouver l’une ou l’autre dormeuse de la maison. Ses pas feutrés annonçaient son arrivée. Elle a toujours préféré l’oreiller au pied du lit. Il m’arrivait souvent d’être réveillée la nuit par des chatouillements au bout du nez, des  vibrisses s’agitaient là. Cassandre, la tête sur l’oreiller, une patte dans ma main, ronronnait ses rêves nocturnes. Si j’osais la repousser, elle répliquait par un long miaulement très persuasif. Il lui arrivait souvent de me toquer comme un bouc, si à six heures, je n’étais pas levée. Un incontournable, le moment du petit déjeuner.

Malgré sa réputation féline d’indépendante, Cassandre venait m’accueillir à la porte à mon arrivée. Elle se roulait à mes pieds, prenait sa course en miaulant pour revenir et reprendre le scénario. Nous étions ravies de nous revoir et ça paraissait. Nous passions de bons moments ensemble. J’en étais venue à la chercher partout dans la maison si je ne l’avais pas vue depuis un bon moment.

Ils sont exceptionnels les liens intimes que nous créons avec les chats. Pas étonnant qu’Ella Maillart, extraordinaire voyageuse, ait consacré un livre entier à Ti-Puss. Cette chatte a accompagné l’auteure lors de son périple à travers l’Inde. Son état civil : Madame Mira Wildhusband, née Ti-Puss. Ella Maillart décrit ainsi Ti-Puss : « petite dynamo vivante qui devait accompagner les meilleurs moments de ma vie pendant des années à venir. Parfois, même, elle éveille en moi une félicité latente, en chacun de nous, déposée dès l’origine dans tout être vivant. » Cassandre m’ouvrait toutes grandes les portes de son bonheur. Elle le partageait avec moi. Sa présence apaisante effaçaient les taches sombres de la journée.

Si votre Perdita se contentait de vous observer lire et écrire, Cassandre, elle, s’impliquait pleinement dans le processus. Je n’avais qu’à ouvrir le journal ou un roman à la table pour que Cassandre bondisse en plein milieu de la page et tourne en rond avant de s’allonger confortablement sur les caractères qui attiraient mon attention. Cassandre aurait mérité d’être la chatte de Colette. Dès que je m’installais pour écrire, un bruit ou une odeur devait la prévenir. Elle arrivait et après quelques hésitations choisissait la meilleure position. De tout son temps et de tout son corps, elle recouvrait la plus grande surface possible. La tête sur le Multi dictionnaire ou le Robert, la fourrure étalée sur mes feuilles, elle allait parfois jusqu’à attraper mon stylo plume ou tourner d’un coup de griffes les pages d’un livre. Bien sûr, je la laissais faire. Je m’émerveillais de cette grande complicité que nous partagions avec le papier et les mots. Elle écrivait en quelque sorte notre histoire puisque je persiste à relire ces souvenirs comme des étapes marquantes de mon existence.

Vous avez vécu une relation privilégiée avec votre Perdita et vous l’exprimez par de profondes réflexions. Vous écrivez que « la qualité des relations intimes avec les chats était fonction du temps passé en leur compagnie. » Vous avez raison de dire qu’avec les chats, on se sent exister, on passe des moments de pur bonheur. Grâce à eux « nous parvenons à nous maintenir en équilibre – dans la fabuleuse et légère ébriété du présent… » Comme je partage vos sentiments Denis Grosdanovitch. Vous affirmez que la présence à nos côtés des animaux de compagnie répond sans doute au besoin subconscient de conserver un contact avec le monde naturel ainsi qu’avec le mystère métaphysique.

Un bon jour, tout comme Perdita, Cassandre cessa de manger. Elle maigrissait. Nous l’avons ramenée un bon matin chez la vétérinaire qui décida de la garder jusqu’au lendemain. La vétérinaire n’aimait pas Cassandre et le disait. Il faut dire que Cassandre n’était pas facile et ses colères avaient quelque chose de féroce quand elle voulait à son tour exprimer ses sentiments envers la vétérinaire. Un pressentiment nous fit retourner à la clinique en début de soirée. Cassandre était coincée dans une cage étroite servant au transport, déposée, le grillage face au mur, à l’intérieur d’une plus grande cage. Ni eau ni litière en vue. Aucun soin ne lui avait été prodigué. On la ramena à la maison pour sa dernière nuit avec nous. Le lendemain, elle serait euthanasiée.

Près de seize ans de vie commune méritaient des adieux en règle. Tandis que Cassandre recevait sa piqûre fatale, un veau nouveau-né, à demi-gelé, pleurait comme un bébé dans la pièce à côté. Je me demande encore ce qu’il est advenu de lui.

Pour rien au monde je n’aurais abandonné Cassandre, en pâture à l’industrie. Il existe derrière chez moi un cimetière où reposent nombreuses espèces de petites bêtes! Cassandre y a rejoint deux chiens, un martin-pêcheur, trois geais bleus et quelques tamias. La petite rivière, comme le temps, s’écoule tranquillement derrière eux.

Merci Denis Grosdanovitch de votre compassion. Perdita et Cassandre ont donné raison à Boris Cyrulnik. Nos chats nous ont permis « d’entrer dans l’univers intime des bêtes, de le décrire et de fait – d’admettre enfin qu’une pensée sans parole les habite. »

En toute reconnaissance

Alvina

 

 

                       

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