Lettre vagabonde – 25 avril 2007

Grand nettoyage de printemps

 

Bonjour Louise,

Le grand nettoyage de printemps s’est transformé en projet d’envergure. Lorsque s’ajoutent aux murs, plafonds, planchers et meubles, les espaces de rangement, la tâche est interminable. Vernir, repeindre et déplacer le mobilier, ça passe encore. Mais trier, classer, ranger les moindres objets parfois retrouvés au fond d’un tiroir peut vous essouffler et gruger toute énergie.

Munis de détergent, de chiffons et de courage, nous nous attaquons aux taches, au désordre et à la poussière afin de refaire une beauté à notre demeure. Le projet prend de l’ampleur au fur et à mesure que l’on avance. Les volumes trop coincés sur les rayons exigent un déplacement, donc un reclassement. Épousseter chaque livre prend déjà du temps. Je me laisse tenter, ouvre et feuillette. Les heures passent. Je retrouve un passage surligné qui m’allume et me voici plongée dans Rue Deschambault de Gabrielle Roy ou La Montagne magique de Thomas Mann. Le temps passe, l’eau refroidit, le ménage attend. Il est aussi difficile de se sortir d’un bon livre que se dégager des sables mouvants. Finalement j’y arrive sous l’effort.

Lorsque je m’attaque au classeur, le tri est long et la tâche monotone. Le déchiqueteur ne fournit pas à avaler et réduire en pièces des années de formulaire d’impôts, d’assurances et de factures de toutes sortes. Puisque je ne m’attèle pas à ce genre de travail chaque année, la paperasse s’empile et les filières débordent.

La plus difficile reste à venir. Je jette ou je garde? Voilà la question. Que de doutes et d’hésitation devant des objets qui refusent de se détacher de moi ! Leur poids de souvenirs s’accroche et je n’ose les abandonner. Je m’attarde à retourner dans ma main l’oiseau en bois, cadeau d’un élève. À le tenir ainsi, la classe entière me revient, des incidents refont surface, des émotions surgissent. Je finis par épousseter l’oiseau et le replacer entre deux livres. Il aura cette année encore, la vie sauve.

Jeter certains objets vient à rejeter une section de la mémoire, un pan de vie. Ils ont la vie longue les objets qu’on accumule au fil des ans. Je n’arrive pas facilement à m’en débarrasser. Depuis le temps que je leur ai assigné une place dans le décor, ils ont pris racine dans mon histoire. C’est un peu me départir de mon histoire que de retirer du mur un tableau ou de jeter ce vêtement usé. Chaque objet se rattache à un incident ou une occasion spéciale ou ramène à une personne. Pas facile le nettoyage du printemps. Le sac de poubelle se remplit malgré moi.

Je garde pour la fin le rangement des papiers personnels, la correspondance surtout. Le manque d’espace de rangement m’oblige à jeter des cartes postales, des cartes de Noël, d’anniversaire qui n’ont qu’une signature. Par contre, je tiens mordicus aux lettres reçues. Je trie et classe par expéditeur, j’ouvre et je relis. Je reste là penchée sur une pile de courrier, durant des heures. Une lettre ne finit jamais d’arriver à son destinataire. Elle se récrit à chaque lecture. Sous la poussière d’une vieille nouvelle, une révélation soudain. Un visage revient, une émotion l’accompagne. Une lettre personnelle c’est une présence. Chaque épistolier a sa place. Je trouve toujours un espace de rangement pour la correspondance.

Voilà, le grand ménage du printemps est tout à fait terminé. Il me semble que je me suis délestée d’un certain poids en jetant quelques objets et quelques vêtements. Il y a tant de manières de faire ses adieux à ce qui ne vous appartient plus. Il y a un temps pour le faire aussi. Au fond le grand nettoyage de printemps m’oblige à faire un petit ménage intérieur.

Je tente de suivre deux conseils de Marguerite Yourcenar : « Ne jamais rien garder d’inutile; ne jamais rien acheter d’inutile » et «  Faire de chaque lieu où l’on est un endroit propre, aéré, clair, une oasis pour soi et les autres. » Je suis toute fin prête pour t’accueillir.

Très amicalement,

Alvina

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