Lettre vagabonde – 28 mars 2007

« Un Atlas d’un monde difficile »

Cher Urgel,

Je sais bien qu’il y a des riches et  des pauvres partout sur la planète. Mais dans les régions bénéficiant d’un climat chaud, la pauvreté paraît plus. La misère est étalée en pleine lumière. Des maisons délabrées aux murs poussiéreux, aux toits rapiécés abondent aux abords de la ville. À l’intérieur, s’entassent plusieurs familles. L’espace restreint laisse à l’extérieur les appareils ménagers.  Il faut s’infiltrer dans la ville en trolley pour goûter à la misère. Le pouls de la pauvreté bat très fort à l’extérieur du centre-ville de San Diego. Les maisons, entassées entre  les entrepôts et les garages, encerclées par des dépôts de pneus ou des carcasses de voitures, logent des rêves brisés, des dignités anéanties et des libertés brimées.

Si le contraste me donne un tel choc, c’est que la richesse extrême excède la pauvreté. Sur les monts et les collines, des demeures de plusieurs millions de dollars sont construites sur des terrains qui en valent autant. Le luxe s’achète et se vend comme si c’était déjà le paradis ici. Le rêve n’est plus de faire fortune mais de l’utiliser pour le confort et le superflu à l’excès sous toutes ses formes. Tout s’achète : tranquillité et sécurité autant que voitures de luxe et villas princières. Ici c’est la surabondance. Je côtoie les deux univers, en Jaguar et en trolley.

Je n’arrive pas à m’habituer à un si riche écart entre les riches et les pauvres. Dans mon coin de pays, les pauvres sont moins pauvres et les riches comptent peu de millionnaires dans leur rang. Au pays de la surabondance et de la surconsommation, c’est dur de voir une population privée de l’essentiel et exclue de la démocratie. Les affamés n’ont pas que le ventre creux; ils ont faim de justice, de liberté et de dignité. Parmi les pauvres, bon nombre sont des immigrés mexicains. Un passeport d’exploitation du travail au noir compose leur seule identité.

Les habitants de San Diego sont des gens polis et serviables. Que ce soit sur la rue ou dans les commerces, ils sont prêts à rendre service. Je n’ai jamais eu autant de conversation avec des inconnus depuis mon dernier séjour à Boston. À San Diego comme à Boston, on m’a prise pour une Allemande. À la librairie, la caissière confuse ne comprenait pas qu’une Canadienne francophone achète des romans espagnols et de la poésie en anglais. Le monde est petit. Sa fille a fait ses études en biologie marine au Québec et observé les bélugas du fleuve Saint-Laurent.

À la librairie-café le long du port de plaisance, j’ai fait la connaissance d’une poète américaine, Adrienne Rich. Un seul poème du recueil « An Atlas of the difficult world » et je fus conquise. Poète de l’intime et du quotidien, elle y dénonce les guerres et les injustices. Surtout, Adrienne Rich me touche par la simplicité et le naturel qui se glissent dans sa poésie si proche des gens. C’est la poète de la compassion et de la compréhension. Le titre de son recueil exprime ce que je ressens en observant ce qui m’entoure. Adrienne Rich écrit : « Here is a map of our country:/here is the Sea of Indifference, glazed with salt…»

J’explore, le jour s’intensifie, se dilate sous le soleil revenu comme en une après-midi de juillet en Gaspésie. À San Diego, les glycines sont en fleurs. À Lodève aussi je suppose. Le printemps monte sûrement sur Kuujjuaq. Il efface quelques frissons et rallonge les jours. Je voudrais y insérer un bouquet fleuri de San Diego et la poésie d’Adrienne Rich.

Amitiés,

Alvina

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