Lettre vagabonde – 16 janvier 2008

Le rangement et ses tourments

Cher Paul,

Une journée sans ranger dans son bureau et le désordre s’installe. Une semaine sans rangement et c’est le fouillis. Après un mois, la situation tourne à la catastrophe. Lorsque l’espace semble se rétrécir autour de moi, c’est signe d’urgence. Quand je ne trouve plus rien j’appelle au secours sans attirer ni sympathie ni aide évidemment.

À l’intérieur de mon bureau, il s’entasse tant de matériel imprimé que je suis devenue habile dans la construction de piles. Le courrier, les feuilles disparates, les journaux et les revues, les documents et les livres luttent pour l’espace. De mon secrétaire au tiroir, du tiroir à l’armoire, les papiers déménagent et s’entassent jusqu’à débordement. Quand la situation devient insoutenable, je procède au grand rangement.

Ranger les livres, cela va de soi et encore. Grâce au système Dewey, je suis arrivée à un ordre acceptable et pratique tant qu’il reste de la place sur les étagères. Pour le courrier d’affaires le classeur s’avère idéal. Le reste du rangement me met dans un de ces états. Marguerite Yourcenar détestait le rangement et je la comprends. Elle considérait cette tâche astreignante. Dans une entrevue elle constatait : « je range – c’est effroyable les rangements qu’il y a à faire pour un écrivain, et pour tout le monde. » Le problème c’est quoi jeter, quoi conserver. Il s’ensuit des moments d’indécision et de perplexité. Et ça ne finit plus. J’accumule des articles de journaux, je conserve mes revues et la correspondance est trop sacrée pour subir un quelconque rejet. Mais comment classer tout cela afin de repérer facilement en cas de besoin? Le classement idéal n’existe pas encore. Ça me console de savoir que d’autres éprouvent les mêmes difficultés. Josée Blanchette intitulait sa chronique au Devoir du 11 janvier Le grand débarras annuel, remue-ménage raté. » Elle expose ainsi la situation : » Les piles copulent, instables. Des hordes de livres ont pris le dessus et ma vie d’assaut. Comme chaque début d’année, je tente de mettre de l’ordre dans tout ce fatras de papier épars, d’articles indispensables [...] Je déplace, je replace, je bazarde, je conserve pour plus tard sans grande conviction mais avec la compulsion d’un archiviste. »

Après des jours de travail acharné, un sac de poubelle prêt pour les rebus et de nouveaux sujets au classeur, il existe un semblant d’ordre dans la pièce. Il reste quelques piles; les inclassables. Des livres attendent toujours une place sur les rayons très remplis. Il me semble qu’après un rangement exhaustif, je trouve non seulement un espace physique aéré mais également un espace mental adéquat au travail intellectuel. J’aborde dans le sens d’Alberto Manguel qui dit que son cabinet de travail doit être « un espace adapté à l’introspection et à la réflexion, à la foi dans le pouvoir des objets et à la confiance en l’autorité d’un dictionnaire. »

Que de choses on accumule au cours de sa vie. Nous sommes tous en quelque domaine des collectionneurs. S’il y a débordement dans mon bureau et ma bibliothèque, c’est que je collectionne entre autres, des idées. On ne s’attendrait pas à ce que des idées occupent tant d’espace. C’est qu’elles ne voyagent jamais seules. Elles arrivent calées au creux d’un volumineux volume ou sur une page de journal, dans la lettre d’une amie ou entre les feuilles d’une revue. Les idées me prennent pas seulement de l’espace, elles exigent aussi du temps. Dès que l’on sort une réflexion de sa cachette, la voilà qui se met en devoir de se raconter. Quelques secondes de lecture s’étendent sur des heures. À force d’écouter les idées, le grand ménage dure longtemps. Au fond, le rangement sert peut-être à classer des souvenirs, à discerner ses priorités et à déblayer la voie de la créativité.

Mon bureau est loin d’avoir l’austérité d’une cellule de moine. Le tien non plus je crois. Honoré de Balzac approuverait notre manie de collectionner. Il fait dire au Cousin Pons « prenez à tâche de collectionner quoi que ce soit [...] et vous trouverez le lingot du bonheur en petite monnaie. Une manie, c’est le plaisir passé à l’état d’idée! » Ça vaut bien quelques jours de grand ménage. Et puis ça met de l’ordre au fin fond de l’intérieur.

 

Amicalement,

Alvina

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