Lettre vagabonde – 20 février 2008

Petit éloge d’un grand travailleur

Salut Urgel,

Même s’il y a de moins en moins d’employeurs dans la région, il manque toujours de main d’œuvre quelque part. En ville, plusieurs vitrines portent l’affiche « employé demandé ». Les commerces manquent d’employés et les particuliers cherchent l’ouvrier idéal. Le travail manuel a perdu la cote. Sous l’abondance de neige, les travaux à l’extérieur ne manquent pas. Des cours à déblayer, des marches et entrées à pelleter, des toits à déneiger et la liste continue. Plusieurs m’envient de profiter des bons services d’un ouvrier habile dans les travaux à l’extérieur. Daniel est un travailleur indispensable dans mon village.

Auparavant, il était facile d’embaucher un jeune pour accomplir des tâches manuelles selon les saisons. On n’avait qu’à s’informer auprès des voisins pour recevoir une liste de noms. Daniel avait environ quatorze ans lorsqu’il est venu m’offrir de tondre le gazon à ma place. Il faut dire que j’en ai grand, ce qui exige un bon deux heures de travail. Puis il est venu ramasser les feuilles à l’automne et souffler la neige en hiver. Daniel s’est trouvé des tâches à accomplir en toutes saisons.

Les gens qui s’adonnent aux travaux manuels à l’extérieur comme employés sont très rares. Les compagnies ont pris la relève. Il faut signer des contrats, surveiller les travaux et attendre souvent après la main d’œuvre. J’ai la chance d’avoir l’aide de Daniel, un homme vaillant, honnête et habile. Les machines n’ont pas de secrets pour lui. Il connaît la tondeuse à gazon et le chasse-neige comme un médecin l’anatomie. Il s’improvise mécanicien au moindre bris. Il entretient et répare presque tout. Il surgit à toute heure selon les besoins et son emploi du temps. Il ne laisse personne en panne.

Daniel est devenu ce genre de travailleur rare et indispensable dans une communauté. Les gens s’arrachent la force de ses bras. Il est sollicité de tous bords et de tous côtés. Aucun travail ne paraît le contrarier. Chez les uns et les autres, il sarcle au printemps, tond la pelouse à l’été, ratisse les feuilles et rentre le bois en automne. L’hiver il s’attelle au chasse-neige et à la pelle, déblaye la cour, déneige le toit. L’hiver 2008 ne laisse aucun répit à ce travailleur infatigable. Il ne compte pas ses heures. L’homme n’a pas fait de longues études; on peut dire que c’est un autodidacte.

Daniel n’est plus l’adolescent des premières années. Il travaille chez moi depuis vingt-cinq ans. Le nombre de ses clients a augmenté. Sa réputation est établie depuis longtemps. Lorsqu’il cessera d’accomplir les lourdes tâches manuelles, je doute fort que l’on trouve de la relève en ce domaine. Daniel n’a jamais quitté son village. Il connaît tout le monde et tout le monde l’aime. Il donne les nouvelles du jour, celles qui courent dans les petits villages : accident, mortalité ou événement. La médisance, il ne connaît pas. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Sa bonne humeur est un trait de sa personnalité. Petite-Rivière-du-Loup n’aurait pas le même visage sans Daniel. Non seulement, il en est un trait marquant mais il sert souvent de trait d’union entre les gens par ses contacts et ses histoires.

Je crois qu’il existe des personnes comme Daniel, dispersées parmi nous, discrètes et effacées mais indispensables. Souvent c’est le vide causé par leur disparition qui révèlera leur importance. Ils ne font pas les grands titres mais embellissent des chapitres de notre histoire. L’hiver n’est pas fini et Daniel est venu à vingt-deux reprises ouvrir la cour et plusieurs fois il a déneigé le toit. À chaque fois, il rentre faire son brin de causette. Il veille non seulement à l’entretien des propriétés mais il contribue également à l’entretien de bonnes relations entre les gens.

Je suis à lire L’Art des listes de Dominique Loreau, un livre suggéré par Josée Blanchette dans ses chroniques. Avec ma tendance à dresser des listes variées, j’en ai pour mon argent. Dans la liste des personnes qui rendent la vie plus facile, j’ai noté bien sûr le nom de Daniel. Un hommage discret, soit, mais sincère. Je parie que ça te donne des idées pour rajouter à ta propre liste de personnes importantes.

 

Amitiés,

Alvina

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