Lettre vagabonde – 21 mai 2008

Joël Vernet, l’amitié d’une voix lointaine

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Bonjour Urgel,

Un jour, j’ai pénétré dans une librairie toute discrète. Sur un rayon qui me semblait peu fréquenté, de petits livres coincés attisèrent ma curiosité. Il s’agissait pour la plupart, de volumes publiés par de modestes maisons d’édition. Leurs auteurs ne font pas la une des journaux ni les vitrines des librairies. Ils se laissent découvrir comme les fleurs sauvages dans les sous-bois, en forêt profonde. Il nous faut marcher vers eux ou les laisser venir à nous. Ce jour-là, j’ai rencontré Joël Vernet.

J’ai eu la chance de découvrir Joël Vernet grâce à la librairie Un point un trait. C’était lors d’un séjour à Lodève, petite ville du sud de la France. La librairie modeste et exiguë, le libraire affable et amoureux des livres. Il me laissera fouiner autant qu’il me plaira. Je deviendrai vite une habituée. Joël Vernet est venu vers moi avec Lettre d’Afrique à une jeune fille morte, le plus volumineux de ses livres. Il compte quatre-vingt-deux pages. Dès les premiers mots, ce fut le coup de foudre. « On marche au soleil. On est bien. On s’assoit sur une murette battue par les vents. On se souvient : l’enfance. Devant soi l’étendue souveraine. On ferme les yeux. Devant soi [...] Le silence, ce silence sans nom vraiment fut mon vœu initial. » J’achetai le livre, me précipitai à la bibliothèque et m’installai dans un coin. Impensable de rater ce premier rendez-vous auquel me conviait Joël Vernet. J’ai retenu l’importance de ce premier tête-à-tête. À mesure que je tournais les pages, mes pensées s’accordaient aux réflexions de l’auteur; déjà la complicité s’installait. J’annotais, je « surlignais » tant l’emprise était forte. Ce livre répondait à un besoin. Il me livrait ses secrets. C’était un livre sur le silence mais qui parlait si fort que j’ai dû relire pour mieux écouter. Joël Vernet murmure à qui veut l’entendre que nous avons besoin de si peu pour vivre. « Un regard fraternel, une parole bienveillante, une poignée de mots : voilà les seules étoiles qui nous guident. »

Le lendemain, je suis retournée à la librairie et partageai mon émerveillement avec le libraire. En fouillant sur le rayon des petits livres, j’ai découvert deux autres volumes de l’auteur. La journée vide et Le silence n’est jamais un désert. La magie de la veille opéra à nouveau. Les oeuvres de Joël Vernet ont ceci de particulier, elles reconnaissent le lecteur et lui accordent une place de choix. Ses confidences invitent les nôtres. La parole est poétique. Il s’ouvre plein de fenêtres au cœur, des passages inexplorés au tournant des pages. Les petits livres prennent une valeur affective semblable à celle qu’on éprouve pour les petits enfants. Je croule sous le bonheur des mots. Les phrases sont dotées d’un pouvoir initiatique. Les lire, c’est s’en doter. L’écrivain raconte une histoire qui ne cesse de réveiller la nôtre. Il écrit dans La journée vide : « On dirait qu’avec les mots, dans la vaste maison silencieuse, on peut tout faire, tout entreprendre, jusqu’à réduire à néant l’idée même de solitude... » Ses yeux sont des lentilles microscopiques, son regard assure l’intériorité. L’écrivain nous offre un monde à reconquérir, celui qui nous réfléchit un paysage, un livre ou une rencontre imprévue. J’ai le goût d’emprunter les mots de Joël Vernet pour exprimer l’émerveillement que m’a procuré sa découverte. « Un jour, j’ai lu un livre acheté au hasard. Un petit livre qui ne sentait pas la littérature. Un très grand livre donc. »

Mon histoire d’amour avec Joël Vernet ressemble à celle de Nancy Huston avec Romain Gary. Nancy Huston affirme aimer des êtres qu’elle n’a jamais connus dont Romain Gary qu’elle a rencontré en le lisant. Elle l’a aimé. Si je n’ai pas rencontré Joël Vernet en chair et en os, une amie de France a eu ce plaisir. Elle m’a envoyé une photo où elle est photographiée avec lui. Mon amie Jocelyne m’a également offert trois livres de Joël qui ont renforcé mon admiration pour l’auteur.

Je me suis découvert d’autres affinités avec Joël Vernet. À l’amour de la nature s’ajoute la marche. L’écrivain marcheur a publié Petit traité de la marche en saison des pluies. Pour lui, « marcher ce devrait être inventer, conquérir ce qui nous manque cruellement : le soleil, la rosée sur les pierres, la vastitude, les sentes inconnues, de neuves rêveries. Marcher, ce devrait être trouver l’autre vie. » Avec les mots et la marche, je peux aller loin. 

Les petits livres de Joël Vernet se glissent facilement dans le sac à dos ou dans la poche. Se les offrir, c’est s’offrir une présence indispensable lorsque la solitude a soudain soif de compagnie, le silence, d’une voix rassurante. Ces récits évoquent le bon, le beau, la mort aussi. Ils donnent libre cours à l’imagination. La vie qui se consume entre les pages, éveille la conscience. J’apprécie les chuchotements, les confidences, la lumière et la beauté du langage.  Des livres où promener ses rêves, réveiller ses projets, retrouver ses souvenirs ou tout simplement lâcher prise sur le temps qui se mesure à coups d’agitations insensées. S’il fait mention de Cézanne, Rimbaud ou Villon, ce sont des personnes moins connues, qui nous ressemblent, qui tiennent le haut pavé.

Joël Vernet a séjourné longuement à Gao au Mali. Il a vécu deux ans à Alep en Syrie. Ses voyages l’ont marqué et me marquent de cette vision du monde qui rapproche les êtres. Une poignée de main et une poignée de mots peuvent sceller une entente ou une amitié. L’œuvre de Joël Vernet se compose d’une vingtaine de volumes. Six seulement se retrouvent dans ma bibliothèque. Les petites maisons d’édition voyagent peu sur les grandes routes commerciales. Qui sait ? Un jour de grande curiosité et de vents favorables, les petits livres de Joël Vernet se retrouveront peut-être chez mon libraire.


Amitiés,

 

Alvina

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