Lettre vagabonde – 29 octobre 2008

Un fidèle compagnon de voyage

chemincompostelle.jpg

 

Chère Suzanne,

Tout comme toi, il ne me viendrait pas à l’idée de partir en voyage sans au moins un livre dans ma besace. Quand le voyage se fait à pied, le poids pose problème. Il me fallait choisir un volume léger et pourtant entier, lumineux et profond, vivifiant tout en laissant aux rêves une belle place à l’air libre. Insérer des livres dans mes bagages s’avère aussi nécessaire que la trousse de premiers soins ou mon guide détaillé. Je n’arrive pas à voyager sans des pages qui parlent, transportent et soulèvent. J’ai trouvé le livre approprié :Le silence n’est jamais un désert de Joël Vernet. Moins de cent grammes de simplicité, de mystère et de parcelles de vérité se sont laissés déposer entre les vêtements, les feuilles blanches et l’aventure.

On se côtoie depuis des années l’écrivain et moi. On partage des silences et des murmures, des idées et une certaine beauté du monde. La partie du voyage en autobus, en avion et en train ne posa aucun problème. Je retournai à la maison par la Poste plusieurs livres qui ont rempli les heures vides sur la Transcanadienne jusqu’à Montréal. L’envolée au-dessus de l’Atlantique vers Paris, et l’espace happé par la vitesse du TGV jusqu’à destination furent comblés par la poésie et les récits de voyage. Rainer Maria Rilke, Sylvain Tesson et Bernard Ollivier ont repris le chemin de la maison tandis que Joël Vernet entreprenait le voyage à pied sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. L’écrivain adore voyager au rythme de la marche. On ne s’engage pas dans un long voyage à pied sans s’entourer de lenteur jusqu’à dans sa manière de vivre. La marche prolongée sur des semaines et des centaines de kilomètres s’adonne bien avec des haltes fréquentes en pleine nature, la correspondance par voie postale, la tenue d’un journal, la lessive à la main que l’on étend sur des cordes au soleil. Les  mots de Joël Vernet étaient en somme le prolongement de mon regard sur le monde. Le paysage a besoin de mots autant que de contemplation pour être absorbé pleinement.

Ce sont les incidents sans intérêt qui illuminent le parcours, donnent vie au paysage et animent les êtres. Les mots pour décrire servent à rejoindre l’ordinaire et à explorer le banal. Joël Vernet raconte que «ce que nous tentons de dire ou plutôt de chanter, c’est quelque chose d’incroyablement lumineux qui ne nous appartient pas, qui est plus grand que nous, qui déchire en nous le pantin, qui surgit comme surgissent les beautés des jours ordinaires. » Il encourage « d’aller marcher sur les chemins ou d’entreprendre de longs voyages dont les buts demeurent très flous. »

Joël Vernet m’invite à ouvrir tout grand l’œil de la curiosité. Ma journée de marche commence souvent avant le lever du jour. Le ciel étoilé accueille mon regard frais, les yeux des chats errants scintillent devant ma lampe frontale. On dirait de petits fanaux dans les herbes hautes. Le chemin coupe à travers les vignes, les champs de plantes potagères, les figuiers, les oliviers et les mûres sauvages. J’ai mangé de ces petits fruits sur des centaines de kilomètres. Les animaux seront bien nourris avec les bottes de pailles empilées ou dispersées dans les champs. Les tournesols et le maïs mûrissent au soleil d’automne. Comment décrire l’émerveillement de ma traversée en solitaire en pleine forêt de châtaigniers où perçait un seul bruit, tel un battement de cœur : la chute des châtaignes. Les jeunes pousses de la forêt d’eucalyptus offrent à l’odorat un bain d’odeur forte et apaisante.

Les villes ne sont pas en reste. Il suffit de circuler sur les grandes places en fin de journée pour observer le rassemblement d’une population animée. Les personnes âgées s’attablent aux cafés, les hommes autour d’une partie de dominos, et leur verre d’alcool, tandis que les femmes plongent des gâteaux en forme de cigares dans leurs tasses de breuvage chaud. Ballons, trottinettes et vélos amusent les enfants qui s’agitent autour des parents. Je n’ai jamais vu autant de personnes âgées dans la rue. Ici les enfants et les adultes s’avancent vers les vieillards, leur parlent. Chez nous, c’est dans l’isolement que vivent ces gens-là. J’emprunte les mots de Joël pour m’adresser à eux : « Vous bénissez la solitude, le désert de votre vie. À qui parler? Quel visage contempler? Quelle fillette prendre sur vos genoux? Il n’y a personne. Personne. » Autre culture, autres mœurs.

Les bêtes circulent librement dans les pâturages. On voit souvent des femmes amener les vaches au champ à l’aide d’un chien habile et vaillant. Dans les versants des collines, les clochettes au cou des moutons ou des vaches lancent une symphonie qui enchante. Les poules picorent en pleine rue du village tandis que des chats maigres suivent les pèlerins en quête de nourriture. Ils ont mangé ma tablette de chocolat avec l’appétit d’un enfant mais ont abandonné aux poules les bouts de pain que je leur jetais.

Chaque soir, avant d’aller dormir, je reprends le petit livre de Joël Vernet, l’ouvre n’importe où et je lis : « Il nous est arrivé tant de choses sans intérêt. » Pourtant ce sont ces incidents banals de la journée qui ajouteront de l’émerveillement à ma vie.  « Juste conquérir le chemin de l’amour ordinaire » selon mon précieux petit livre.

Rejoindre l’ordinaire, se saisir des petites choses. Prendre le temps d’écrire une lettre avant la fin du jour. Anticiper l’arrivée du courrier à la poste restante dans la prochaine ville que j’atteindrai demain. Tenir son journal tandis que les vêtements sèchent au soleil. S’installer à une table au café et échanger avec les autres ces petits riens qui nous ont comblés durant la journée. L’instant seul comptait, l’instant où règne la plus grande simplicité. Joël Vernet ajouterait : « L’instant reprenait force dans l’élégie du simple. L’instant nous rappelait au mouvement des choses. Le réel détenait seul la vérité. Il n’y avait pas d’autre monde, ailleurs, où la beauté serait telle que nous en mourrions de vertige. Il n’y avait qu’un seuil, avec des pierres, son bac et l’éternelle lumière dont il nous fallait accueillir, recueillir les leçons. »

Le silence n’est jamais un désert n’a l’air de rien avec ses soixante pages de grande simplicité mais il fut mon compagnon indispensable durant mon voyage à pied sur les chemins d’Espagne. À lire et à relire surtout.

 

Amitiés,

Alvina

 

                       

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire