Lettre vagabonde – 6 février 2008

Une panne d’électricité pour se rebrancher au naturel

Salut Urgel,

Un hiver pas comme les autres, un hiver à fouiner dans les coffres de la mémoire, à déballer les souvenirs jusqu’aux ancêtres. Les histoires qui surgissent, remontent aux bougies de suif et aux lampes à l’huile pour s’éclairer. Le poêle à bois refait surface comme moyen de chauffage et de cuisson. Laisser se raconter l’époque plus rapprochée où les bancs de neige risquaient de rejoindre les fils électriques. Remonter un petit quart de siècle où les pentes de ski garantissaient du plaisir dès la mi-décembre jusqu’à la fin mars. Il ne faut qu’une panne d’électricité en saison hivernale pour nous propulser à une époque où l’électricité ne courait pas les maisons. Notre dépendance extrême à l’énergie électrique laisse peu de moyens de survie lorsqu’elle nous fait défaut. La routine change, les habitudes se transforment et à chacun ses moyens d’adaptation lorsqu’une panne plonge dans la grande noirceur et la froidure les bouffeurs énergivores que nous sommes.

La panne d’électricité a ramené dans ma demeure une présence qui l’avait depuis longtemps quittée. J’avais perdu sa trace. La maison s’est soudain vidée de ses bruits. Le réfrigérateur, qui toussote, crache, rote et pétarade, s’est tu. L’ordinateur s’est étouffé dans son bruitage de parasites. Les calorifères ont cessé de ronronner et de crépiter. Tous les appareils bourdonnants et scintillants se sont renfermés dans leur cocon. Un dôme de silence est descendu, déployant une tranquillité quasi palpable. Je regardais autour de moi saisie par le silence. « Pas de beauté possible sans silence » écrit Zéno Bianu. La beauté du monde avait pénétré dans la maison à mon insu et avait ramené le naturel aux choses. J’étais entourée d’une zone de silence, embelli de calme comme si le moindre bruit s’était assoupi. Je bougeais à peine, soulagée d’un poids agaçant avec l’impression de bénéficier d’un moment de grâce.

Le bruit est une forme de pollution qui m’a toujours dérangée. Je supporte mal les hauts-parleurs crachant des messages publicitaires et des émissions criardes de tous genres dans les endroits publics. Depuis longtemps convaincue que le bruit est source d’agressivité dans les espaces clos tels les cabinets de travail ou les salles de classe, j’ai cherché à l’éviter. Les lumières fluorescentes bourdonnent comme des milliers d’essaims d’abeilles, des calorifères et ventilateurs enterrent les voix et agressent la moindre réflexion. Éteindre les lumières, fermer le système de ventilation vaut la signature d’un traité de paix. Nous vivons au quotidien dans un incessant grincement de machines électriques. Les bruits sont agressifs. Nous sommes envahis par les appareils sonores. L’effet est nocif pour la santé. Du silence dans la maison, que ça se prend bien!

Lorsque la nuit est tombée sur mon village privé d’électricité, je me suis habillée chaudement et suis sortie. Le ciel au-dessus de mon toit ne m’avait jamais paru aussi lumineux. Un ciel criblé d’étoiles, une nuit noire à soulever la terre à sa rencontre. La nuit était semblable à celle décrite par Corneille « cette obscure clarté qui tombe des étoiles. » L’obscurité totale est également une denrée rare. Les étoiles se multipliaient en autant de clins d’œil argentés. Rien d’autre n’était à voir.

Tout en reconnaissant les dangers et les contraintes d’une panne d’électricité, je me suis bien accommodée des seize heures en son absence. J’ai passé des moments intimes en compagnie du silence et de l’obscurité comme si la planète appartenait à nouveau aux humains. Bien sûr, j’ai allumé les bougies. Le poêle à bois, fidèle à sa tâche, a réchauffé la maison et cuit les aliments. Mon gentil libraire avait offert de m’héberger au cas où, quand j’ai passé une commande de livres. Vaut mieux prévenir, une panne ça peut durer longtemps.

Du grand coffre de la mémoire, les esprits des ancêtres sont revenus réchauffer leurs souvenirs à une nuit d’hiver dégagée de ses artifices. J’ai lu dans le grand livre écrit avec les caractères du temps ce vers de Rimbaud : « J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. » Et j’ai retrouvé le goût du silence.

 

Amitiés,

Alvina

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